« C’est important de conserver cette parole » Entretien avec Raymond Depardon pour 12 Jours, Bayard de La Meilleure Photographie au 32eFIFF

Le jury du 32e FIFF présidé par Martin Provost a décerné vendredi dernier le Bayard de La Meilleure Photographie à Raymond Depardon pour son documentaire 12 jours. Ces 12 jours représentent la limite de l’enfermement des personnes hospitalisées sans consentement en psychiatrie. Elles sont alors présentées en audience, face à un juge, pour décider de leur liberté.

Le photographe et cinéaste Raymond Depardon donne la parole à ces reclus de la société et montre à quel point l’autonomie et la liberté sont primordiaux dans nos vies. Ce multi-césarisé, Lauréat du Prix Louis Delluc, Grand prix national de la Photographie est à Namur avec son ingénieur du son et productrice insiste-t-il, sa femme, Claudine Nougaret. Il note que beaucoup de cinéastes font du cinéma entre frères, comme les Dardenne, mais qu’avec son épouse, c’est plus rare. Un couple de cinéma qui touche à la matière filmique brute. Ils trinquent ensemble à leur Bayard avant que Raymond Depardon ne réponde aux questions.

Stéphanie Lannoy : Vous venez de recevoir le Bayard de la Meilleure Photographie pour 12 Jours, que ressentez-vous ?

Raymond Depardon : Je suis ravi. Je n’étais jamais venu au FIFF, à Namur. Il a la réputation d’un festival exigeant. Je connais la Belgique avec toutes ses écoles, ses confrères photographes et cinéastes. Je suis très honoré car toute cette communauté connait bien l’image. Entre la France et la Belgique on partage le plaisir de l’image. De grands photographes sont aussi des amis, comme Harry Gruyaert qui est à Magnum avec moi. Je suis aussi très content parce que ce film est mon troisième sur la psychiatrie, qui est toujours un sujet difficile à filmer. J’étais donc très calme pour filmer, très posé. Je ne suis pas tombé dans le panneau de filmer la folie comme on le voit souvent. J’ai fait très attention. C’est peut-être ça la force de ce film.

Vous avez choisi un double dispositif de filmage, un axe vers le patient et un vers le juge… Il faut plusieurs caméras pour bien filmer les gens d’une manière très délicate. Comme s’ils étaient… Le président de la République ! Il faut bien les filmer, les écouter, ce sont des gens que l’on ne voit jamais. C’est un peu par hasard, à cause de cette loi qui est arrivée (du 27 septembre 2013 ndlr) que l’on peut voir ces gens et s’apercevoir de ce qu’il se passe, filmer cette souffrance, ce qui n’est pas évident. L’idée n’était pas de filmer des gens en crise ou dans des situations d’urgence. C’était de les écouter. Et ils ont ce souci qui me touche beaucoup, celui de la liberté. Vouloir sortir. On ne se rend pas compte, mais ne serait-ce que se balader dans la rue est formidable. C’est important qu’on le répète, la liberté est un élément essentiel dans notre vie. Ces gens arrivent du noir, des chambres d’apaisement, d’isolement et l’on peut imaginer combien c’est long.

L’idée était de filmer ces personnes avec respect ? Avec respect, et sans déformer leurs propos, pour les transmettre à des gens qui n’y connaissent rien et se font souvent une idée un peu fausse de la maladie mentale. Il y a 1,8 million de malades en France. Le burn-out dans des sociétés peut tomber sur n’importe qui. C’est une maladie comme les autres qui peut arriver à tout le monde.

Etes-vous resté en plan fixe pour qu’ils oublient le dispositif, la caméra ?  Fixe oui, parce que pour moi c’est la meilleure manière. J’aime bien passer inaperçu.

Vous êtes un vrai photographe… Oui, je suis d’abord un vrai photographe. D’autres photographes aiment être la star, ce n’est pas mon cas. Je ne suis pas du tout vexé d’être le parfait abat-jour ou le parfait porte-manteaux ! (rires). Parce que j’écoute les gens. Claudine Nougaret dit toujours que je suis un peu exceptionnel parce que d’ordinaire les hommes n’écoutent pas, particulièrement les caméramen. Et c’est vrai que je ne sais pas pourquoi, peut-être est-ce mon tempérament, mes origines rurales. J’ai bien vu que ce qui séparait la photo du cinéma, c’était le son. Filmer les mots, écouter. Ces mots finalement ils partent, disparaissent. C’est aussi une façon de communiquer très moderne. Ce ne sont pas ceux de la fiction que je voulais, mais ceux du reporter que j’étais, ou que je suis toujours un peu quelque part. Quand vous ouvrez des guillemets, ou quand, avec votre micro, vous allez chercher des gens. Ce discours frais, cette parole qui est jetée là comme ça, magnifique, est parfois beaucoup plus belle que celle écrite par des scénaristes. C’est ce texte-là que je défends.

C’est aussi la vérité… Oui, il y a de la poésie dedans, de la justesse, de la colère, de la tristesse, de la mélancolie, tout ce que l’on veut. C’est important de conserver cette parole. Ici à Namur elle est comme ça, à Marseille elle est autrement, elle s’exprime toujours avec des mots, une force, une persuasion. Et puis surtout elle est incroyablement riche. Certaines personnes qui n’ont malheureusement pas fait d’études disent souvent des choses très belles. Ils mériteraient des Prix Nobels. Les malades mentaux sont très porteurs de cette chose-là, magnifique. Ce sont des gens qui m’impressionnent beaucoup, qui l’ont toujours fait, Est-ce que c’est la peur de devenir fou un jour, je n’en sais rien. Mais on a tous peur de perdre la raison, cela concerne tout le monde. Mais on ne les connait pas, on les voit parfois en liberté dans la ville et on évite de les regarder, on ne les brusque pas. Il faut les respecter. Le film c’est ça, c’est ce temps comme ça. Et heureusement beaucoup guérissent et se portent mieux.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, FIFF Namur, Octobre 2017