« Une enquête policière au sein de la police des polices », Dominik Moll Dossier 137 

Harry un ami qui vous veut du bien, Seules les bêtes, La Nuit du douze (7 Césars et deux Magritte), ces palpitants thrillers pointent tous vers un seul coupable : Dominik Moll. Ancien étudiant au City College de New York ce passionné de Hitchcock est également passé par l’IDHEC (anciennement FEMIS), où il a rencontré ses premiers comparses Laurent Cantet et Gilles Marchand. Il co-écrit son dernier long métrage avec ce dernier dans lequel il exploite son goût du genre et du polar teinté d’un état des lieux sociétal. Puissant thriller contemporain, Dossier 137 était projeté en Compétition Officielle au Festival de Cannes 2025. Peut-être un peu trop franco-français pour le Jury du Festival, mais ô combien émouvant et dérangeant pour le spectateur français, avec Léa Drucker magistrale en enquêtrice de l’IGPN. Ses recherches portent sur les circonstances dans lesquelles un jeune homme a été grièvement blessé lors des manifestations des gilets jaunes à Paris en décembre 2018. Un récit inventé à partir de plusieurs affaires qui se sont déroulées durant cette période. Une histoire follement française dont nous parle le cinéaste.

Comment est né Dossier 137? Dominik Moll : Le film est né d’un triple intérêt. D’une part la curiosité pour l’IGPN. La nuit du 12 mon film précédent, m’avait donné le goût pour l’exploration de l’institution policière. La police des polices m’a toujours intrigué aussi parce qu’elle n’a jamais été traitée en fiction, ni en film ni en roman. Quand j’ai commencé à y réfléchir début 2023, j’avais lu pas mal d’articles sur des violences policières, des affaires liées aux maintien de l’ordre dans lesquelles l’IGPN était souvent critiquée comme ne faisant pas bien son travail, étant à la fois juge et parti. Je savais par ailleurs que le reste de la profession n’aimait pas beaucoup l’IGPN. Imaginer un personnage qui serait dans cette situation inconfortable, critiqué de toute part me paraissait un bon point de départ pour une fiction. Je souhaitais également parler d’une affaire de maintien de l’ordre. Ils enquêtent aussi sur des policiers corrompus mais cela m’intéressait moins, cela reste à l’intérieur de l’institution policière alors que le maintien de l’ordre tient toujours au rapport citoyen-police. J’avais aussi envie de revisiter le mouvement des gilets jaunes, ce qui me semblait possible avec le recul puisque cinq ans s’étaient écoulés. On n’en parlait plus suite au Covid alors que pendant plusieurs mois ce mouvement avait secoué la France et ébranlé le pouvoir. En plus de ces questionnements sociétaux, je souhaitais rester dans le polar, suivre de façon la plus précise et détaillée possible une enquête policière au sein de la police des polices.

Dans la nuit du 12, le personnage de Clara était une victime. Ici Guillaume est une autre victime. Une affaire en particulier génère-t-elle chez vous également une envie de témoigner ? La question de l’empathie pour les victimes vient presque naturellement. Dans n’importe quel polar ou crime les victimes existent, forcément se pose le problème du positionnement de la victime. Mon mouvement premier n’était pas de réhabiliter toutes les victimes de violences policières ou qui ont été blessées, ça en découle. L’idée première était de voir à travers cette enquête quelles étaient les circonstances qui pouvaient mener à des violences policières. Sinon j’aurais très bien pu faire un film totalement du point de vue d’une famille de manifestants, avec tout leur parcours du combattant, médical, judiciaire,etc. Il me semblait plus singulier d’envisager le point de vue d’une enquêtrice qui n’est ni d’un côté ni de l’autre, et qui va en arriver à questionner elle-même les limites de son métier.

Avez-vous écrit en pensant à Léa Drucker ou l’idée qu’elle incarne Stéphanie est-elle venue après ?
Je n’ai pas commencé à écrire pour elle, mais à un moment j’ai commencé à penser à elle puis cela s’est imposé. À la fin de l’écriture, c’était presque comme si j’écrivais pour elle. Quand j’ai eu une première version dialoguée du scénario, je me suis empressé de lui proposer. Elle a dit oui tout de suite.

A-t-elle rencontré des gens de l’IGPN pour nourrir son rôle ? J’ai moi-même fait une immersion de plusieurs jours dans leurs locaux. Elle a rencontré deux des enquêtrices avec lesquelles j’avais été en contact. On a passé toute une soirée ensemble pendant laquelle elle a pu leur poser toutes sortes de questions. Quand on pense à des policières on peut parfois se faire de fausses idées. Il était déjà important de les voir et de les questionner sur leurs motivations, pourquoi elles avaient eu envie d’aller dans la police, Quel était le parcours qui les avaient menées à l’IGPN. Comment elles le vivaient, quelles étaient les difficultés du métier par rapport au fait d’être mal-aimées par le reste de la profession. Et sur la gestion de l’émotion, comment géraient-elles ce qu’elles ressentaient vis-à-vis d’une mère qui porte plainte parce que son fils a été blessé, ou un policier qui les agace parce qu’il est arrogant. Elles nous ont dit qu’il fallait mettre tout ça sous cloche parce que l’essentiel est de rester focalisé sur les faits. Trouver quelqu’un sympathique ou antipathique n’a rien à voir avec la vérité. Cela ne les empêche évidemment pas de ressentir des choses. La direction de jeu était intéressante. L’idée était que l’on sente le bouillonnement interne du personnage mais que cela soit tout juste perceptible pour le spectateur et c’est vrai que Léa fait ça magistralement bien.


Ce thriller fonctionne beaucoup par l’émotion, peut-être plus qu’un autre parce qu’il rappelle cette époque des gilets jaunes avec cette famille de provinciaux. L’émotion était déjà assez présente dans la nuit du 12. Là aussi il y a une victime, des parents en désarroi et un enquêteur qui tente de bien faire son travail mais qui n’y parvient pas parce qu’il n’a pas assez d’éléments pour découvrir le coupable. Comme dans dossier 137 l’émotion de la victime émane de ce que l’on ressent devant ce drame que subit la famille de la victime, mais aussi la façon dont le personnage de Léa Drucker le reçoit et ce qu’elle en fait.
Mais ce film est aussi un grand thriller français dans le sens où l’on n’a pas encore vu ce moment des gilets jaunes au cinéma. C’est le premier thriller qui véhicule une telle émotion aussi liée à cette actualité. Un peu plus que l’histoire du personnage il s’agit de l’histoire de France. Dans ce sens là c’est vrai. Je ne sais pas si l’on peut dire que c’est un film sur les gilets jaunes parce que ce que pointe l’enquête et les limites du travail de Stéphanie pourrait aussi s’appliquer à d’autres affaires en dehors des gilets jaunes. Mais c’est vrai que j’avais envie de revisiter cette période-là, ça fait partie de l’histoire française et cela parle de beaucoup de gens qu’on a découverts tout d’un coup parce qu’avant on ne les voyait pas, en tout cas de Paris. Cela illustre le fossé entre Paris comme pouvoir très centralisé et des zones rurales, périurbaines, des petites villes où les gens avaient l’impression de ne pas exister aux yeux de la capitale. Il existe une déconnexion assez forte à ce niveau-là. Cela véhicule sûrement aussi de l’émotion.

Vos personnages sont tous très réalistes, l’équipe de l’IGPN comme la famille de province. Comment choisissez-vous les acteurs ? Je travaille avec deux directrices de casting qui voient beaucoup de monde dans un premier temps. Je les encourage à rencontrer des comédiens que je ne connais pas du tout, j’aime bien être surpris. Elles font des essais filmés. Pour chaque rôle il peut y avoir des dizaines de comédiens. Une vidéo de quelqu’un que je découvre n’est pas chargée par des rôles qu’il a pu faire avant. J’avais évidemment vu Guslagie Malanda dans Saint-Omer qui joue Alicia la femme de chambre. Je me disais que le choix pouvait être très intéressant. On a vu d’autres comédiennes mais au final c’était quand même elle, l’intuition était là dès le départ. Je visionne ensuite les essais avec les directrices de casting. On resserre un choix, on fait revenir les comédiennes et comédiens. On les recevait parfois par trois comme pour les collègues de Léa Drucker, pour observer les interactions entre eux. On expérimente un peu des petits groupes et on observe s’il se dégage quelque chose d’intéressant. Pour la famille Girard c’est la même chose. Comme c’est une famille il y a une petite ressemblance physique en jeu qui n’est pas le critère principal mais on doit pouvoir y croire. Là aussi il s’agit de trouver la bonne alchimie, mais cela passe vraiment par le fait de voir pas mal de monde et puis petit à petit construire notre troupe pour que ça fonctionne. Pour les scènes comme les chefs d’unité de la police qui défilent, chacun n’a qu’une scène dans un montage. On passe comme ça de l’un à l’autre. Chacun doit avoir une caractéristique ou une personnalité qui ressorte assez rapidement pour ne pas qu’on les confonde. Passées toutes ces considérations c’est un processus très gratifiant parce que l’on découvre tout à coup des personnages qui étaient auparavant des personnages de papier qui n’existaient que par les mots et qui tout d’un coup prennent chair. Les imaginer les uns en face les uns des autres est très excitant.

Toute une dynamique est basée sur l’image dans le film. Avec le nombre d’images incalculables que visionnent les policiers comme Léa Drucker. Quelle est la nature des images que vous utilisez, par exemple dans la séquence des photos de manifestations au début ? Ce sont des photos d’archives datant toutes du 8 décembre 2018, le point de départ de notre histoire. Elles ont été prises par des photographes reporters professionnels sur place. On en a visionné des centaines et en avons sélectionné 70 qu’on a agencées pour qu’il y ait une progression dramaturgique entre elles. Narrativement cette séquence n’est pas indispensable. On n’y voit pas les comédiens, mais comme cinq ans s’étaient écoulés, que plus personne n’en parlait alors qu’à l’époque on avait été abreuvés d’images sur les chaînes d’info en continu c’était un peu oublié. Ces images sont très spectaculaires. Concernant les vidéos, notamment celles dont on comprend qu’elles ont été filmées par les membres de la famille Girard, il y a un peu des deux. Ce sont pour l’essentiel des vidéos que l’on a filmé, reconstituées avec les comédiens qui forment la famille ainsi qu’avec des figurants, gilets jaunes ou CRS parfois très nombreux pour que ce soit réaliste, avec les fumigènes, etc. J’avais sélectionné auparavant beaucoup d’heures de rushes tournés par des journalistes sur place et j’en avais sélectionné certains dont je savais qu’on allait les utiliser en miroir avec des plans qu’on allait tourner. Dans une scène où la famille Girard est bloquée dans une rue ils chantent « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas, on est là ! ». On les filme de face avec derrière eux des manifestants. J’avais sélectionné préalablement un plan qui est presque leur contrechamp quand on voit des manifestants de dos, bloqués par un cordon de gendarmes mobiles. Il s’agit d’une vidéo préexistante qu’on a recadré en format vertical pour imiter le cadre d’un smartphone. Ces plans sont juxtaposés au montage et on a l’impression que c’est aussi un plan tourné par la famille Girard. Mais finalement il n’y a pas tant que ça de plans préexistants, car ensuite toutes les vidéos ont une importance narrative dans le film et font avancer l’enquête. Les enquêteurs peuvent y apercevoir quelque chose qui peut-être leur permette d’identifier des policiers fautifs. Nous les avons réalisées parce qu’il fallait des actions très précises.
C’était un travail énorme. C’était un travail énorme et ce qui était un peu absurde, c’est que parfois on avait des scènes avec beaucoup de moyens humains, figuration, voitures en feu, etc. et on filmait ça avec un smartphone. On voulait la qualité d’image correspondant à celle du smartphone. C’était parfois un peu curieux.

Quels étaient vos désidératas pour la musique ? C’est la deuxième fois que je travaille avec Olivier Marguerit qui avait composé la musique de La nuit du 12. Notre méthode de travail consiste à ce qu’il fasse des propositions et compose des choses en amont du tournage sur lecture du scénario. C’est bien de s’y prendre très tôt. D’ailleurs cette fois-ci il avait pris une première direction qui nous semblait intéressante à tous les deux avec une couleur un peu plus jazz, mais dont on a vite senti que le film ne voulait pas. Il faut aussi explorer des pistes. Il a changé son fusil d’épaule dans une autre direction qui fonctionnait bien. Dès le montage on avait des musiques qu’il avait composées pour le film. C’est très précieux parce qu’on peut expérimenter tout de suite avec les musiques et voir. Une des choses qu’il ne faut jamais faire et que j’avais faite au début de ma carrière, c’est d’utiliser des musiques temporaires. On va piocher des musiques pré-existantes pour voir à quel endroit on voudrait voir de la musique. A force on s’y habitue et après c’est très difficile de s’en défaire. C’est compliqué pour tout le monde et il faut vraiment y éviter ça. Olivier est quelqu’un qui propose beaucoup, il ne va pas composer un mais plusieurs morceaux qui ont une même direction mais avec des couleurs un peu différentes. On peut alors se rendre compte que celui-ci marche vraiment bien, celui-là n’est pas vraiment ce qu’il faut. Petit à petit, on peut resserrer les choses de cette manière et demander des choses plus précises. Lui va alors retravailler par rapport au montage.
La musique est très forte dans la dramatisation de la séquence de photos de manifestations dont on parlait. C’est vrai. J’avais imaginé les photos avec la musique. On a regardé et c’était bizarre, quelque-chose manquait. C’était le son. Avec des photos on ne s’est pas dit qu’il fallait du son. La monteuse son (Rym Debbarh-Mounir ndlr) a vraiment fait un gros travail de sonorisation des photos, ce qui n’est pas simple comme ce sont des images fixes et qu’elles défilent vite. Mais c’est ça, combiné avec la musique qui a vraiment recréé la violence et le chaos de l’époque. C’était vraiment indispensable.

Vous ne jugez pas vos personnages quoi qu’ils fassent. Peut-on dire que c’était une jungle ? La situation était chaotique. La nature du mouvement des gilets jaunes était complètement inédite, ils ne voulaient pas de chef ni d’interlocuteur. La plupart n’avaient jamais manifesté. Ils venaient à Paris et voulaient aller vers les lieux du pouvoir. Beaucoup venaient pacifiquement, mais d’autres étaient très violents, il ne s’agit pas de nier cela. Des groupuscules dont on dit toujours que ce sont les black blocs, mais des groupuscules d’extrême droite en ont aussi profité pour en découdre avec la police. Très vite dans la rhétorique y compris des politiques il y a eu l’ensauvagement, l’insurrection, la guerre. Je n’aime pas trop le mot jungle qui correspond à cette rhétorique. Cela désigne tous les manifestants de façon non différenciée comme des ennemis de la république et ça pousse bien sûr, les policiers, surtout ceux qui ne sont pas formés au maintien de l’ordre et qu’on a envoyé en leur disant, « il faut sauver la république » et qui était surarmés, à faire n’importe quoi. Et à se dire que, parce qu’à tel endroit c’est très violent, cela nous donne le droit de tirer et de balancer des grenades dangereuses sur tout le monde. Et là c’est le rôle de l’État et du politique de calmer le jeu plutôt que de verser de l’huile sur le feu.

Pensez-vous que le cinéma puisse réparer la mémoire collective ? Il peut en tout cas contribuer à faire avancer la réflexion et peut-être amorcer des dialogues ou des échanges un peu dépassionnés. Cela dépend aussi des films, certains jettent de l’huile sur le feu et sont trop polémiques.

Votre film arrive au moment où l’on commémore les dix ans des attentats terroristes du 13 novembre 2015à Paris où l’on rappelle que les héros du Bataclan étaient les policiers de la BRI. Nous n’avons pas choisi la date de sortie par rapport à ça. De nombreuses choses y font écho comme le 13 novembre, le fait que les policiers qui un jour sont des héros peuvent le jour d’après commettre des violences. Les vidéos de Sainte-Soline et de nombreuses autres affaires de violence policières sortent donc ça résonne avec tout ça. Dans ces affaires-là on entend tout le temps les mêmes choses, les mêmes justification des violences. C’est celui en face qui était violent, etc.

Qu’espérez vous de la sortie du film ? J’espère une chose c’est que les victimes de violences policières soient reconnues comme victimes, pour le moment elles ne le sont pas du tout. C’est une deuxième violence pour eux. Personne n’a jamais dit « Ce qui vous est arrivé n’aurait pas dû vous arriver ». La plupart du temps les manifestants étaient tout à fait pacifiques et non violents. Cette incapacité du politique à prononcer ces paroles réparatrices est vraiment problématique. Après je ne me fais guère d’illusion, mais si ça pouvait un peu relancer le débat sur la doctrine du maintien de l’ordre… Tout baser sur la répression, est-ce vraiment la meilleure solution y compris pour les policiers ? Placer les policiers encore plus dans la position d’une forteresse assiégée ne va pas améliorer leur mal-être. La seule façon de le faire c’est de redonner un sens à leur métier et cela passe par la réparation du lien entre la police et la population.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Bruxelles 2025.
Portrait de Dominik Moll © Dominik Moll