Hiroshi Okuyama: «Le spectateur s’imagine la réalité de la situation à partir d’une simple expression et de quelques images», My Sunshine

Scénariste, directeur photo, monteur et réalisateur, à 29 ans le japonais Hiroshi Okuyama déploie ses talents sur le grand écran. Son premier long métrage au succès critique, Jesus, dépeint la rencontre entre un élève d’école primaire avec son ami imaginaire qui n’est autre que Jésus-Christ. Influencé par le cinéaste Hirokazu Kore-Eda, ce jeune homme originaire de Tokyo collaborera par la suite avec lui en réalisant plusieurs épisodes de la série Netflix écrite et produite par le maitre du cinéma japonais, Makanai : Dans la cuisine de Maiko. C’est sur la Croisette que le jeune cinéaste réapparait en mai dernier pour présenter son deuxième long métrage, un véritable petit bijou de cinéma. My Sunshine était sélectionné au 77ème Festival de Cannes en section Un Certain Regard et a illuminé la Croisette de sa fascinante délicatesse.

Votre film est intimiste, vos très jeunes personnages ne dévoilent pas vraiment leurs émotions. Quel a été le challenge avec les jeunes acteurs Keitatsu Koshiyama (Takuya) et Kiara Nakanishi (Sakura)? Hiroshi Okuyama : Nous n’avons pas donné le scénario aux enfants. Nous leur avons juste expliqué par les actions par des mots. Si je voulais par exemple qu’ils disent « merci », je leur demandais plutôt, « Peux-tu dire quelque chose pour montrer que tu apprécies la personne ? ». Il ou elle commençait à y réfléchir et ajustait pour le dire peut-être différemment en mots ou s’inclinait juste pour faire comprendre le sentiment de remerciement. C’était à eux de créer leur propre réalité par leurs dialogues.

Comment avez-vous travaillé les souvenirs d’enfance qui paraissent si précis dans My Sunshine? J’ai fait du patinage artistique pendant sept ans quand j’étais enfant, cela a influencé le choix du décor du film. L’histoire n’est pas, par contre vraiment inspirée par mes souvenirs d’enfance. Le scénario est totalement original.

Le temps qui passe à travers les saisons est essentiel dans le récit. Pourquoi avoir choisir ces éléments, l’hiver, la neige si prédominante, l’univers sonore et le lieu, cette île un peu isolée ? D’abord parce que j’adore la neige. J’ai grandi à Tokyo où il neige très rarement. Quand il neigeait j’adorais ça. Le temps est effectivement un élément très important du récit. La neige permet de montrer facilement les changements d’époque, l’écoulement du temps. Du moment où il neige jusqu’à la fonte, vous réalisez comme le temps passe. C’est également plus facile pour moi de filmer la neige pour composer le cadre car j’y suis habitué.

Le passage de saisons symbolise-t-il le changement d’émotions des personnages ? Je voulais dépeindre le triangle de trois personnages principaux à travers le temps qui passe. Du jour où les flocons de neige tombent et s’accumulent, en montrant notamment ce lac où tout était solide, avec les cristaux de neige. Le triangle s’est finalement créé là comme les cristaux qui se solidifient et créent une harmonie mais lorsque tout fond la situation triangulaire se délite. C’était effectivement une métaphore.

Le film illustre de nombreux thèmes, de la passion à la masculinité sans jamais que cela ne soit trop appuyé. Comment avez-vous approché cela du point de vue de la mise en scène ? J’aborde le thème de la sexualité principalement autour de la romance sans être trop explicatif. Je souhaitais que le spectateur reste vierge pour le laisser réfléchir, qu’il puisse interpréter par lui-même la signification des choses. Il y a une histoire sur l’apprentissage d’un garçon qui grandit, en même temps il y a la relation entre Arakawa l’entraineur et son partenaire mais nous ne donnons jamais d’explication ni d’images explicites. Je souhaite que le spectateur s’imagine la réalité de la situation à partir d’une simple expression et de quelques images.

Pourquoi instaurez-vous une distance avec les personnages ? Il existe en effet une distance entre la caméra et les protagonistes. Je voulais les filmer dans le même plan sans les séparer. J’aurais peut-être pu les séparer dans deux plans mais pas davantage. C’est pour cela que j’avais besoin d’avoir de la distance par rapport à eux. Les placer dans plusieurs plans différents aurait créé des cassures dans l’histoire, cela aurait ôté la fluidité. C’est pour cela que le plan-séquence est si important pour moi. J’ai pris beaucoup de temps pour filmer. J’ai décidé de tourner en digital et pas en pellicule, cela nous a permis de filmer longtemps, de faire de nombreuses prises et de conserver les meilleures.

Le plan-séquence implique aussi des répétitions. Pendant les répétitions nous avons également enregistré et filmé. Si les acteurs avaient de belles expressions pendant les répétitions nous avons pu également les utiliser.

Pourriez-vous expliquer pourquoi vous utilisez un cadrage étroit en 4/3 ? J’ai choisi ce ratio car en tant que directeur de la photographie il était plus simple pour moi de travailler avec ce format de cadrage. D’abord par intérêt cinématographique, mais je voulais aussi donner à ce film un style, une image rétro de manière à ce que les spectateurs puissent accéder à un espace d’imagination grâce a ce format.

Il y a bien sûr ce triangle et cette jalousie qui existent. On a tendance a espérer le meilleur des nouvelles générations. N’est-il pas un peu étrange que des jeunes n’acceptent pas l’homosexualité d’une personne, est-ce si courant au Japon dans un endroit rural de trouver ce genre de préjugés? Cette scène est complexe et il est possible qu’elle propose au spectateur plusieurs interprétations. Peut-être est-elle vue comme un préjudice aux personnes gays. C’est ok si vous ressentez ça mais ce n’est pas ce que je voulais montrer. C’était pour Sakura qui aime bien Arakawa leur coach, mais qui est devenue jalouse car il lui préfère quelqu’un d’autre. Ce fut un réel choc pour elle. Il aurait pu s’agir aussi bien d’un homme que d’une femme. Elle n’est qu’une enfant et n’a pas pu exprimer ses sentiments réels. Elle n’est pas parvenue à dire les choses avec des mots mais à la place s’est exprimée d’une manière violente. Il n’était pas prévu qu’elle dise ça.

Comment avez-vous choisi la musique, le Clair de Lune de Debussy dans la séquence où Takuya et Sakura patinent ensemble? J’ai écouté toutes les musiques classiques qui sont jouées en patin artistique et celle qui correspondait parfaitement à Sakura était celle-là, le Clair de Lune. J’adore cette musique. J’avais beaucoup de montage à faire, car je suis également monteur. Je savais que je devrais écouter des milliers de fois cette musique et je voulais choisir un morceau que j’aimais vraiment.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Festival de Cannes, 2024.