Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli, une passionnante fresque sur la collaboration

Après Les Illusions Perdues, Xavier Giannoli réalise un drame très ambitieux sur la collaboration en épousant un point de vue rare et ingénieux, celui des principaux intéressés. Comment devient-on collaborateur dans la France de la Seconde Guerre mondiale ? Le cinéaste raconte une histoire d’amitié entre deux pacifistes, Jean et Otto, un français et un allemand dont l’existence va basculer à l’aube des événements de 1940. Le tout vu par les yeux d’une jeune narratrice qui rêve de devenir comédienne et suit son père dans le luxueux Paris de l’occupation. En adaptant une histoire vraie, Xavier Giannoli signe une passionnante fresque sur la collaboration par l’intime durant la Seconde Guerre mondiale.

Jean Dujardin excelle dans un rôle enfin à sa mesure celui de Jean Luchaire, ambitieux journaliste qui louvoie pour faire carrière, sauvant de ci de là quelques personnes. Ce n’est pas un salaud, la vérité est plus complexe mais sa légèreté et son ambition le conduiront du mauvais coté de l’histoire. Il y invite par là même sa fille Corinne, formidable Nastya Golubeva Carax qui crève l’écran. Avec son teint diaphane et son sourire enjôleur l’actrice enrobe la voix-off de sa chaleur grave et un brin nostalgique de cette jeune femme brisée en plein élan. Allemand, prof de dessin, le charmant Otto Abetz, August Diehl est un pacifiste convaincu, ami de Jean. Quand l’époque change et que les ténèbres surviennent, l’amitié tient-elle le choc ou devient-elle prétexte à de petits arrangements ?

Dans une mise en scène spectaculaire, Xavier Giannoli observe la plongée de ses protagonistes dans l’époque troublée de la Seconde Guerre mondiale et la collaboration vue par le prisme d’une amitié franco-allemande. Il a le génie de revenir à la définition du terme collaboration, hautement péjoratif concernant cette époque. Dans le film collaborer prend un sens positif sous prétexte d’amitié entre les peuples. Véridique avant guerre, l’activité devient plus que douteuse. Les protagonistes vivent dans l’opulence obscène d’un monde transformé. Artistes et journalistes en vue se mêlent aux gradés nazis dans des fêtes où le champagne coule à flots en plein Paris occupé. Un univers dans lequel évoluent sans trop d’états d’âmes les protagonistes. Ils vivent légèrement, pleins d’ambition et de vie mais sans les responsabilités. Ces personnages ne sont ni des salauds ni des gentils. La subtilité du récit sur cette période historique s’impose en un drame brillant. Le film questionne aussi la place de l’artiste, un métier public, sous l’occupation.Dans l’insouciance de sa jeunesse Corinne Luchaire, icône d avant guerre au cinéma (notamment dans les films du cinéaste Léonide Moguy, à l’écran Valeriu Andriutã), connaitra un destin tragique. Atteinte de tuberculose comme ce père qu’elle aimait et qu’elle a suivi dans ce monde interdit, elle verra sa fulgurante carrière s’arrêter net, condamnée à dix ans d’indignité nationale en 1946 tandis que Jean sera fusillé. Cette fresque époustouflante sur la seconde guerre mondiale évoque étrangement l’ombre des temps actuels avec la crainte d’un conflit mondial à nos portes.