«Un tournage est un sport collectif » Guillaume Senez, Une Part manquante

Guillaume Senez chavirait les coeurs avec Nos Batailles lors de la Semaine de la Critique du festival de Cannes en 2018. Lauréat de cinq Magritte du Cinéma en 2019 dont celui du Meilleur film et de la Meilleure réalisation, il battait ainsi son premier long métrage Keeper (2016) qui lui en avait récolté trois. Le cinéaste s’intéresse aux tabous de nos sociétés et poursuit sa démarche cinématographique dans un milieu familial aux aspérités tranchantes. Guillaume Senez réalise son troisième long métrage au Japon, Une part manquante, un drame subtil, témoignage d’une réalité méconnue, l’enlèvement d’enfants par l’un des parents marié. Il collabore avec Romain Duris qui se mue une nouvelle fois en père dans un rôle très émouvant. Les Batailles continuent pour Guillaume Senez qui creuse son sillon en collectif. Rencontre à Namur au FIFF 2024.

Pourquoi tourner votre troisième film au Japon ? Nous sommes partis au Japon avec Romain Duris pour la sortie de Nos Batailles. On avait envie de retravailler ensemble, on réfléchissait à des sujets et un soir par hasard, des expatriés français nous racontent les enlèvements d’enfants et les gardes alternées non respectées. Romain est père de deux enfants, j’en ai trois. Cela nous a beaucoup touchés. Le lendemain l’ambassadeur m’a confirmé qu’il s’agissait d’une vraie problématique. J’ai tout de suite envoyé un message à mon co-scénariste (Jean Denizot ndlr) avec qui de la même façon on cherchait des idées. Romain est rentré à Paris, moi à Bruxelles. Il m’envoyait des articles et notamment un épisode d’Envoyé spécial sur ce sujet avec des protagonistes que nous avons rencontrés par la suite. Ça s’est fait de manière très naturelle. Il y avait une forme d’évidence de continuer ce travail sur la paternité, sur la parentalité.

Réaliser un long métrage à l’étranger est parfois risqué. Quel était pour vous l’écueil à éviter? On ne voulait pas d’un film franco-belge qui venait se faire au Japon. On a effacé toute image d’Epinal. Pas de Mont Fuji, de dessin avec la vague, de petit chat avec sa patte, pour tout ça, no Way! L’histoire se déroule à travers le regard de Jay qui est là depuis quinze ans. Il voit le Japon autrement. Il fallait poser ce regard. Ne pas faire un film exotique était l’une des intentions que nous avions depuis le début et que nous avons transmis très vite à notre équipe japonaise.

Le scénario est cousu de multiples fils qui s’imbriquent. Cela suppose une documentation très forte au préalable. Nous avons rencontré énormément de personnes qui ont vécu cette problématique. On a eu très tôt un extraordinaire consultant artistique japonais, Yu Shibuya, lui-même réalisateur, qui nous a aidé au niveau du scénario et du tournage. Le film se passe entièrement à Tokyo. A un moment donné l’écrire entre Paris et Bruxelles n’avait pas beaucoup de sens. On est donc retournés finir le scénario sur place avant même que le financement soit acquis pour ancrer le récit. Il fallait renforcer l’iconographie, être au bon endroit, avoir ce regard juste et critique malgré tout mais on voulait le faire avec beaucoup de respect et d’amour pour ce pays. La justesse c’est beaucoup de travail.

Le personnage de Jay est ancré à la fois géographiquement et émotionnellement dans cette ville. Il donne l’impression d’être un mort-vivant d’une certaine manière. C’est un personnage un peu effacé. Notre référence était Elvis Costello dans le Samouraï qui lui aussi est une sorte de mort-vivant. Il vit seul reclus chez lui avec un aspect très monacal, coupé de toute sexualité, dans un appartement vide avec un animal exotique. Pour nous c’est un singe. Souvent seul dans sa voiture, fondu dans le décor et qui retourne vers cette femme. On se dit «Non, n’y retourne pas !». Il fonce quand même droit dans le mur et sans dévoiler la fin, il va aussi trop loin dans sa quête. On aimait aussi l’idée que Jay soit presque plus japonais que les Japonais. C’est un travail à tous les niveaux, des costumes, des décors, des acteurs, de l’apprentissage, de la langue, du Taxi. Romain Duris conduit réellement alors que ce n’est pas si simple. Il fallait qu’on y croie parce que dès que le personnage de Jessica qui est une sorte de miroir de Jay arrive, tout rebascule. Jay redevient un peu plus européen, en tout cas il y a une évolution. Ce personnage féminin arrive à le faire redevenir un peu lui-même. Il y avait tout ce travail d’ancrage du personnage au maximum.

Jay conseille à Jessica : « Ca prend du temps. Calme toi, ça prend du temps ». On a l’impression dans le film qu’il vaudrait mieux ne pas trop dire les choses au Japon, mais qu’il faudrait au contraire contrôler ses émotions. Une expression japonaise explique que le paraître est hyper important. Il y a une forme de dignité, c’est très beau de ne rien laisser transparaître. C’est très ancré chez eux, ne jamais rouspéter…

Cela implique que le rapport à la vérité puisse être faussé. Dans la scène où Lily demande si Jay est là on lui répond négativement. Elle invente alors qu’il est grippé. Ils ne vont jamais dire non parce qu’ils ne veulent pas décevoir. Ce sont des personnalités complexes mais riches et très enrichissantes. Travailler dans cet environnement nous a beaucoup nourris et élevés. C’était aussi un film sur la différence culturelle, ce que finalement on vivait tous les jours. C’était très intéressant de découvrir et de se plier à une autre façon de travailler, à d’autres règles. On était au cœur du film.


Le sujet du film est assez méconnu. Oui, ce n’est pas un sujet dont on parle souvent. Là-bas un peu plus évidemment. Il y a quand même 150 000 enfants enlevés chaque année et cela touche autant les Japonais que les expatriés. Ici l’histoire est celle d’un expatrié. C’est très dur aussi pour les Japonais et les japonaises, mais ils sont au courant de cette situation, c’est ancré dans les moeurs. Un expatrié n’est pas toujours informé. Quand il se marie avec une japonaise ou avec un japonais il tombe des nues. C’est un peu plus compliqué parce que ce n’est pas du tout dans notre culture. Le Japon a signé la convention de La Haye, c’est fou. Légalement la garde alternée existe mais n’est pas respectée et il est impossible de changer les choses. La police ne va jamais interférer avec les problèmes familiaux.

C’est une situation grave étonnante pour un pays si développé. Le parti conservateur est très puissant au Japon. C’est très complexe et en même temps très simple. C’est la politique de l’autruche. Il n’est pas dans l’intérêt de ces partis d’aider les gens à se séparer, ni à divorcer et maintenir une garde alternée. Ils ne veulent pas voir ça, ils veulent que les gens restent mariés.
Garder cette « unité » signifierait en quelque sorte rester digne? Il ne faut pas aller voir si loin, le pape avec le préservatif c’est la même chose. Finalement ce n’est pas si éloigné que ça.

C’est aussi une question de droits humains. L’ONU, les droits de l’homme, tout le monde a été sensibilisé. C’est un vrai paquebot et c’est difficile de faire bouger les lignes. Une loi est passée au mois de juin votée par le gouvernement. Au dernier sondage que j’ai lu plus de 60 % de la population voulait faire changer les choses mais ça prend du temps et de nouveau, quand bien même les lois changent, il est compliqué de faire respecter ces lois et la police ne va jamais rentrer chez les gens pour s’occuper de ça.
Et les ambassades? En terme de diplomatie c’est pire que tout.

Habituellement vous ne donnez pas les dialogues aux acteurs. Comment s’est passé la direction d’acteurs pour ce film ? Romain Duris était-il au courant du scénario ? Romain était au courant du scénario et a appris les dialogues en japonais. On ne pouvait pas improviser comme on le faisait sur Nos Batailles. On a pu le faire avec Judith quand c’était en français. L’improvisation est juste une partie du processus parce qu’on arrive toujours aux dialogues écrits. Pour le japonais on a cherché une autre façon de ramener cette liberté et cette spontanéité. Romain nous a bluffé. Il a appris en phonétique ses dialogues et a très vite réussi à ajouter un petit bout de phrase. Mon consultant japonais s’exclamait « Mais il a improvisé, il a improvisé! ». C’était assez fort, il a bien bossé.

Comment avez-vous eu l’idée de réunir Romain Duris et Judith Chemla qui forment un beau duo de cinéma ? Romain était là depuis le début. On a fait un casting et rencontré plusieurs comédiennes. Judith a amené tout de suite cette force et cette fragilité. C’est ce qui est beau chez elle. J’aime qu’on rigole, qu’on pleure, qu’on s’énerve et qu’on s’excuse dans les mêmes scènes. J’adore les personnages entiers. Et je me suis dit qu’avec Judith on allait pouvoir s’amuser rien qu’avec ça. J’adore ces personnages limite un peu agaçants mais à qui on insuffle une humanité. Judith arrive très facilement à jouer ces ruptures de ton. Elle est super dans le film je suis très content de ce duo.

Votre direction d’acteur repose vraiment sur la confiance, vous devez avoir une approche des gens très humaine au départ. La confiance doit être mutuelle, sinon ça ne marche pas. C’est pour cela que je travaille toujours avec les mêmes personnes. Je suis quelqu’un qui passe d’abord par l’humain. Si c’est quelqu’un avec qui je sens que je peux passer du temps, des soirées à refaire le monde… Ça ne peut pas fonctionner si humainement on ne s’entend pas parce qu’un tournage est un sport collectif.

Votre cinéma va vers le collectif. Nos Batailles tendait vers le collectif, il s’agit ici également d’une injustice criante et à partir d’un personnage vous ouvrez également vers d’autres gens. On suit toujours la trajectoire d’un personnage et effectivement on essaie d’avoir une ouverture vers le monde, vers les autres. Sur Keeper, sur Nos Batailles on suivait aussi un personnage masculin. Les personnages féminins qui l’entourent le font grandir, s’ouvrir et font un peu plus attention aux autres. C’est toujours le même procédé. Je ne m’en suis rendu compte après-coup. C’est peut-être quelque chose d’inconscient, je ne sais pas.

Vous avez une manière très particulière de filmer cette ville tentaculaire. C’est vraiment une mégalopole, une des villes les plus grandes au monde en surface et c’est vrai que le moindre déplacement de tournage prenait à chaque fois une heure. C’était très compliqué parce que les journées sont très courtes, le soleil se couche très tôt. Il fallait se lever très tôt. C’était un tournage épuisant rien qu’à cause de ça.

Comment avez-vous prévu les déplacements dans la ville de Jay qui est dans un taxi et la manière de le filmer ?En terme de cinématographie on a essayé de marquer l’évolution de cette relation entre un chauffeur de taxi et sa cliente qui se transforme petit à petit. Il fallait réfléchir à la manière de souligner subtilement les intentions du scénario en terme de mise en scène. En cela j’espère à chaque fois que le film est un peu meilleur que le scénario. Au début ils ne sont jamais dans le même plan. C’est très découpé. Et petit à petit au fur et à mesure du film ils sont de plus en plus liés dans le même cadre. Ce n’est pas évident parce qu’il s’agit d’une petite voiture, un taxi ce n’est pas si grand et si Romain conduit seul avec Mei (Cirne-Masuki ndlr) à l’arrière, ils ne sont pas que deux dans la voiture. Tout est vrai, il n’y a pas de voiture travelling, pas d’écran derrière donc à chaque fois nous sommes cinq dans la voiture. Et Romain conduit à gauche une voiture automatique. C’était une fameuse expérience et responsabilité. On avait une voiture derrière et une voiture devant mais c’était un vrai challenge. On a eu un super chef machino, Jérémy Tondeur, avec qui j’ai fait la plupart de mes films. Il a réussi à chaque fois à installer cette caméra. C’est un vrai casse-tête parce que ce sont des systèmes d’attache avec l’ingénieur du son dans le coffre, c’était une sacrée aventure, oui.

Pourriez-vous commenter cette phrase tirée des Dialogues sur l’art et la politique (2021), d’un échange entre le cinéaste Ken Loach et l’auteur Édouard Louis, sur le fait qu’au cinéma « La question n’est plus de montrer mais de confronter ».
Dans le passé on décrivait les choses dans la littérature. Zola montrait les ouvriers, les prostituées etc. On ne connaissait rien, mais maintenant on a accès à tout. On ne peut plus voir ces choses-là. C’est comme le mendiant dans la rue. On voit qu’il est là, mais souvent on a tendance à ne pas le regarder. On ne veut plus le voir. C’est difficile à regarder et on connaît surtout. Je pense souvent à ce petit enfant qui avait été retrouvé sur la plage en Turquie. On ne veut pas voir ça. La question est, comment montrer ces choses-là autrement ? Maintenant avec les médias, les réseaux sociaux, les journaux, la télévision, les caméras sont partout. L’idée était ici de changer le point de vue. Au lieu de s’intéresser à un migrant d’Afrique ou d’Europe de l’Est qui arrive en Belgique ou en France, prenons un français qui immigre dans un pays plus riche, d’une autre culture, d’une autre religion, d’une autre langue et constatons à quel point il est difficile pour lui de s’intégrer, même s’il aime le Japon. Et sans dévoiler la fin, il est intéressant d’en montrer le contrepoint, comment confronter autrement ce personnage qu’on suit et avec qui on est en empathie. On se dit que finalement c’est la même chose que chez nous. Ce n’est pas le sujet du film, c’est un sous-thème en filigrane que j’ai trouvé intéressant dès le début. Il y a ce que l’on montre, le sujet du film, et les thèmes. Le point de vue d’auteur. Et là on peut un peu s’amuser. J’aime bien ces films qui montrent quelque chose mais disent autre chose. Dans cette idée de confronter le spectateur et la spectatrice autrement, il y avait autre chose à faire qu’un film très didactique.

Une part manquante va-t-il sortir dans les salles de cinéma au Japon? On ne sait pas encore. La première mondiale a eu lieu à Toronto il y a trois semaines. De nombreux distributeurs japonais étaient absents, à qui on a envoyé le film. Après, c’est compliqué de sortir un tel film au Japon. Je reste un réalisateur européen qui porte un regard sur le Japon. En terme de légitimité ce n’est pas simple, je ne sais pas comment ça va être pris là-bas. À Toronto il existe une importante communauté japonaise et le film a été très bien apprécié mais cela reste des expats. Ce n’est pas la même chose. J’ai envie qu’il sorte là-bas parce que 80 % de l’équipe est japonaise et pour cette belle aventure que l’on a traversé ensemble j’ai envie de leur montrer le film. On parlait de sport collectif, on a envie de terminer cette aventure là-bas, mais honnêtement je ne sais pas comment cela va se passer. Je touche du bois pour que le film sorte.

Cette fiction pourrait aussi aider ces parents là-bas, dépourvus et désespérés.En tout cas de nombreuses personnes suivent la trajectoire du film et en parlent déjà sur les réseaux sociaux.

Avez-vous des projets pour la suite ? Il y a un bouquin que j’aime beaucoup mais c’est trop tôt pour en parler. Il y a également un projet de film sur un scénario féministe avec Laetitia Dosch en premier rôle qui ne s’est pas financé pour de mauvaises raisons. Raisons systémiques on va dire. J’aimerais bien reprendre ce scénario parce que ça a été un vrai deuil. J’étais vraiment très triste qu’il ne se monte pas alors qu’on sortait de Nos Batailles pour lequel on avait eu un bon accueil. Mais il faut d’abord que l’oiseau prenne son envol pour me consacrer à ces deux projets, ce film avec Laetitia et ce bouquin que j’ai envie de faire, peut-être que cela va se mélanger je ne sais pas, c’est encore trop confus. Ça commence déjà à gamberger, c’est plutôt bon signe.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, FIFF, Namur, 2024.
Photo © FIFF Barbara Brauns

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