Entretien avec Claude Barras, réalisateur de Ma vie de Courgette, émouvant film d’animation particulièrement réaliste.

Photo : Claude Barras et Céline Sciamma – ©FIFF_AurelieDouny

Présenté à la quinzaine des réalisateurs à Cannes, Ma vie de Courgette entame une belle carrière cinématographique car partout où il est projeté, ce petit bijou d’animation est acclamé. Claude Barras, Diplômé de l’école Emile Cohl à Lyon et de l’ECAL de Lausanne, réalise depuis plusieurs années des courts-métrages qui l’ont mené à la réalisation de ce premier long. Il nous accorde un entretien à l’occasion de sa venue au FIFF. L’emploi du temps étant chargé, c’est par téléphone, de Bruxelles, que Claude Barras répond aimablement à nos questions. On sent qu’il a le souci et l’envie d’expliquer son émouvant premier long-métrage d’animation.

SL : Après la quinzaine des réalisateurs à Cannes on peut dire que votre film est assez bien reçu partout ?

C.B : Oui ! c’est même presque un peu flippant pour moi ! (rires). C’est un très bel accueil, oui.

D’où vient le projet du film ?

Le projet vient du roman Autobiographie d’une Courgette de Gilles Paris. C’est Cédric Louis, un belge avec qui j’ai co-réalisé plusieurs courts-métrages qui m’a fait lire le livre et on a démarré le développement du film en 2006.

Est-ce difficile de produire un long-métrage d’animation aujourd’hui ?

Oui, le livre est pour ado-adultes et traite de sujets durs comme la maltraitance passée des enfants. C’était un vrai travail de convaincre les producteurs. Il fallait ensuite aborder ces thèmes avec finesse et tendresse pour pouvoir les présenter aux enfants.

Comment s’est établie la collaboration avec Céline Sciamma qui a écrit le scénario ?

On a écrit une première version du scénario avec Cédric et deux autres scénaristes en essayant d’éviter que le film soit épisodique comme l’est le roman. Chez Rita Production, ils m’ont proposé une collaboration avec Céline Sciamma dont je venais de voir Tomboy. J’étais fan de son travail. Elle a accroché sur le projet et c’était une très belle rencontre.

Tomboy était aussi une histoire d’enfant, cela vous a interpelé par rapport à votre film ?

C’est certain. Elle avait déjà l’idée de Bande de filles et ne voulait pas forcément retravailler sur l’enfance. Par contre elle est très fan d’animation et a beaucoup aimé le travail fait sur le pilote. Elle a décidé de se lancer dans l’aventure avec nous.

Comment sont créées les marionnettes ?

C’est à la base une sculpture en pâte à modeler. Des techniciens sont intervenus dessus pour découper le corps : préparer les jambes, la tête, les souliers, les cheveux etc. Tout cela est préparé, moulé, c’est ensuite fabriqué dans différents matériaux pour avoir divers aspects : brillant pour les yeux, soyeux les cheveux, mat pour la peau etc. Ensuite se met en place tout ce qui est au service de l’artistique comme le système d’armatures à l’intérieur des personnages. Pour la tête qui était trop lourde, la sculpture a été imprimé en 3D creuse pour que l’on puisse poser à l’intérieur les deux billes qui font les yeux.

Quand courgette arrive au foyer, c’est filmé en plan d’ensemble, on dirait que la nature est dessinée ?

C’est vrai que même pour les personnages en volume j’essaie d’avoir un aspect très simplifié, très graphique, ils sont proches de l’illustration. Ce plan là est spécialement composé de plusieurs éléments. On avait fait une petite maquette pour le foyer, la voiture est filmée en grand. L’arrière-plan, les maisons et les arbres, sont des éléments que l’on a pris en photo, le ciel se sont des photos de toile éclairée et les nuages sont de petits nuages en laine de moutons tendus sur un fil. L’image a ensuite été travaillée en post-production.

Concernant les voix, vous avez fait jouer des enfants ?

On les a fait jouer en situation comme un vrai tournage. Le studio était grand et on les a fait courir, marcher… c’était un gros travail.

Ils ont joué sans texte?

Oui. On les a choisis pour qu’ils soient vraiment au plus près des personnages qu’il y avait dans le scénario et avec Marie-Eve Hildebrand qui a fait la direction d’acteur et le casting, on lisait une séquence après l’autre. On leur jouait les scènes, mais on ne leur faisait pas apprendre les textes par cœur. Ensuite on les reprenait avec eux plusieurs fois. Puis il y a eu un gros travail de montage pour trouver les meilleures prises.

Est-ce que l’originalité de votre film n’est pas de montrer comment un enfant peut survivre face à la mort d’un proche, de manière réaliste ?

Oui je pense que c’est le réalisme qui est original dans le projet. Enfant, j’ai été nourri de films comme Rémy sans famille ou la série animée Heidi qui sont souvent des films mélodramatiques. C’est quelque chose que j’ai essayé de redonner aux enfants d’aujourd’hui. Ils sont dans le même monde que nous, se posent des questions et le cinéma est aussi fait pour être un vecteur de médiation et de questions sur le monde.

L’idée de la météo des enfants est-elle dans le bouquin ?

Non, j’ai fait un stage de trois semaines dans un foyer pendant l’écriture du scénario. J’y ai expliqué le projet du film, j’ai montré les courts que j’avais réalisés et on a fait quelques ateliers d’animation là-bas. Disons que je n’avais pas envie de faire un documentaire, mais j’avais envie que ce soit documenté et d’être au plus près de la vie dans un foyer. J’ai remarqué pendant ce stage là un tableau des humeurs et j’ai trouvé que c’était une très bonne idée pour ponctuer les scènes dans le film.

N’est-ce pas aussi ce côté « documentaire » qui donne de la force à votre film ?

Je pense, oui. C’était déjà la démarche du livre. Gilles Paris a travaillé un an dans un foyer en parallèle de l’écriture de son livre. Les personnages adultes du livre sont de vrais éducateurs avec leur vrai nom, ainsi que la directrice. Les personnages existent donc réellement, par contre toute l’histoire est romancée.

Vous avez une vraie Démarche artistique de documentariste pour un film d’animation, c’est peu courant…

Oui, je fais des films pour transmettre des valeurs, poser des questions… Il y a aussi le côté fantaisie un peu digeste qui amène de la lumière. Le sujet est compliqué et demande quand même une responsabilité, cela impose de savoir de quoi on parle.

Votre cinéma semble inspiré de deux influences majeures : le social et l’animation, pouvez-vous évoquer vos références?

Je pense que l’on construit avec les choses que l’on a aimé. Ken Loach ou les frères Dardenne m’ont beaucoup inspiré pour le côté réalisme social. Dans la mise en scène on reste avec les personnages pour des plans assez longs ce qui est assez rare en animation. J’ai aussi essayé de rester à la hauteur des enfants.

Et concernant l’animation ?

J’aime les films de Tim Burton, surtout les premiers comme L’étrange Noël de Mr Jack ; Fantastic Mr Fox de Wes Anderson. Je peux citer Miyazaki, surtout Princesse Mononoké, ou encore Le tombeau des lucioles de Isao Takahata dans le genre mélodramatique.

Avez-vous des projets?

J’ai un projet de film qui serait un scénario original et j’aimerais en réaliser un autre qui serait l’adaptation d’un livre.

Vous allez faire un long-métrage ?

Oui, réalisé suivant la même technique, avec des sujets sociaux comportant aussi un peu de légèreté pour rendre les choses pas trop compliquées.

Bravo pour ce drame rempli d’espoir…

Le mot « espoir » c’est quelque chose qui a porté le film. Et je pense que les enfants ont besoin de ça, qu’on leur parle du monde de manière directe mais pas déprimante non plus.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, le  4 octobre 2016, FIFF.

 

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