« A l’époque de Rosetta l’équipe craignait cette ado de dix-sept ans qui allait débarquer » Entretien avec Emilie Dequenne pour Maman a tort de Marc Fitoussi.

Emilie Dequenne nous accorde un entretien pour son rôle dans la dernière comédie de Marc Fitoussi, Maman a tort, dans laquelle elle interprète brillamment Cyrielle, une mère qui va accueillir sa fille adolescente (Jeanne Jestin) pour un stage dans sa compagnie d’assurance. Cette plongée mère-fille dans le milieu du travail se révélera pleine de surprises. A trente-cinq ans, la comédienne cumule déjà dix-huit années d’une carrière cinématographique remplie de jolies collaborations et de récompenses. D’où probablement le charisme impressionnant de cette jeune femme dont la beauté et la classe irradient.

S.L. : Etait-ce évident de dire oui à Marc Fitoussi puisque vous aviez déjà travaillé avec lui dans La vie d’artiste ?
E.D. : J’étais contente de recevoir un scénario de lui et de le retrouver.  J’ai effectivement travaillé sur son premier film La vie d’artiste il y a dix ans.  Quand j’ai su que Marc allait m’envoyer un scénario, je l’ai lu très vite. Ca n’était pas évident de dire oui, j’avais bien sûr besoin de lire le scénario qui m’a énormément plu.

Qu’est-ce qui vous séduit dans ce scénario ?
La vérité que Marc emploie pour dépeindre la société au travers des yeux d’une enfant, celle d’une compagnie d’assurance qui est en fait une micro société. C’est une sorte d’image de ce milieu des adultes face à leurs responsabilités, à leur hiérarchie, à leurs angoisses, aux demandes de rendements. C’est un vrai échantillon de la vie qu’il a exploité au travers des yeux d’une ado avec sans cesse des petites notes d’humour, de légèreté, alors que le thème est grave. La manière qu’il a de narrer la fable est très douce et très émouvante, c’est ce qui m’a bouleversée.

Sur le plateau, comment se passe la direction d’acteur avec Marc Fitoussi ?
Marc est un joueur. Il est tellement heureux d’être en tournage, il sourit tout le temps. Il a une telle bonhomie, une telle joie de vivre sur lui, que même s’il est en réflexion et en questionnement, il a quand même l’air très heureux, on sait quand il est content de ce qu’il a. Mais il est curieux, il veut laisser plein de possibilités au montage donc, il va nous faire jouer une scène de dix façons différentes.

Vous laisse t’il proposer des choses ?
Evidemment, il adore ça. En revanche, il est assez à cheval sur ses dialogues mais c’est normal puisqu’il a vraiment une rédaction très particulière. C’est un vrai dialoguiste Marc Fitoussi, on fait donc attention a bien respecter ça. En tous cas, il s’amuse à nous demander de jouer des espèces de sous-titres, il va essayer de nous faire dire la même phrase dix fois avec dix intentions différentes et ça c’est génial.

Vous avez commencé le cinéma a dix-sept ans, dans Rosetta des frères Dardenne. Y a t’il eu un effet de projection avec Jeanne Jestin qui est également très jeune ?
Oui c’est évident, il y avait vraiment un effet miroir dans le sens ou Jeanne se retrouve à porter un film à treize ans. Elle est presque dans tous les plans, elle tourne tous les jours. C’est Jeanne Jestin qui est l’élément central de ce film, il y a une vraie gravitation autour d’elle. Si elle n’assure pas, à un moment donné, il n’y a plus de film. C’est la petite quoi ! On est tous autour de cette petite et c’est elle qui nous tire finalement. Et elle a fait ça à merveille. C’est ce que j’ai vécu à l’époque de Rosetta. Parlez à n’importe qui de l’équipe du film, ils vous diront exactement ce que je viens de vous dire à propos de Jeanne. A un moment donné, si on s’était retrouvé avec une gamine insupportable, de treize ou dix-sept ans peu importe, mais où serions-nous allés ? Dans quelle mesure aurait-on pu faire un film de cette qualité ? Je ne sais pas. A l’époque de Rosetta, l’équipe craignait cette ado de dix-sept ans qui allait débarquer et être là tous les jours… Forcément, oui, ça résonnait beaucoup pour moi.

Vous interprétez toujours des personnages complexes, que cherchez-vous dans un rôle ?
J’aime la nouveauté. J’aime le défi, le challenge, le fait de partir vers l’inconnu. C’est aussi le metteur en scène qui me séduit d’abord, ou le scénario, ou les deux c’est encore mieux ! J’aime le côté challenge. Quand le personnage est intéressant, quand il représente un danger j’ai encore plus envie d’y aller.

Dans votre carrière, vous avez joué des rôles forts comme dans A perdre la raison de Joachim Lafosse, ou La fille du RER de André Téchiné… Ce sont souvent des personnages très marquants, certaines comédiennes interprètent des rôles un peu plus lisses…
Oui, mais j’ai surtout la chance qu’on me les propose. C’est parce que je pense ne pas être très lisse moi-même. Il y a un moment donné ou j’ai quand même conscience d’être un peu singulière, de pas être une comédienne ultra populaire dans le sens presque péjoratif du terme. Je ne veux surtout pas dénigrer d’autres comédiennes, ça n’est pas mon propos, mais c’est juste que je sais que mon physique est un peu particulier. Donc forcément, les personnages un peu particuliers c’est souvent moi qui les récupère ! (rires) mais du coup, ce sont plutôt des beaux rôles. C’est plutôt jubilatoire à faire.

Vous naviguez entre productions belges, françaises, franco-belges, est-ce que la manière de travailler est différente ?
Je ne pense pas. Si ce n’est que la Belgique, même si elle a un roi, est moins protocolaire ! (rires). Je ne sens pas vraiment de différence, en fait je n’ai pas tourné tant que ça en Belgique. J’ai travaillé avec de nombreux techniciens belges qui travaillent un peu partout et sur des coproductions, mais en Belgique je n’ai tourné que deux films Rosetta (des frères Dardenne ndrl) et La meute (de Franck Richard ndlr) car celui de Joachim Lafosse (A perdre la raison ndrl) a été tourné surtout au Luxembourg. Mais, heureusement, les tournages n’ont pas de société comme celle de Cyrielle ! (rires)

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Bruxelles novembre 2016.

© 2016. Tous droits réservés.