« J’aime raconter avec des images et créer des sensations nouvelles ou différentes chez les gens » Entretien avec le cinéaste Amat Escalante pour son surprenant film La région Sauvage

Amat Escalante interroge dans ses films le conservatisme de son pays, le Mexique et particulièrement la ville où il vit, Guanajuato. La Région Sauvage est son quatrième long-métrage, couronné du Lion d’Argent du Meilleur Réalisateur à la Mostra de Venise 2016. Le cinéaste s’était déjà fait remarqué en 2013 en remportant la Prix de la Mise en scène à Cannes pour Heli. Que ce soit par la provocation ou la violence, les œuvres du cinéaste ne laissent pas indifférent et fascinent. Entretien chaleureux avec ce réalisateur venu du Nouveau Monde.

Stéphanie Lannoy : C’est la première fois que vous réalisez un film fantastique. Pourquoi ce changement de genre ? Amat Escalante : La première version du film ne comportait pas de science-fiction. En cherchant à construire mon histoire, je me suis rendu compte qu’il y manquait du sens, c’était très frustrant. J’ai commencé à penser le récit sur le mode fantastique et tout est devenu logique. J’ai été influencé par beaucoup de films de science-fiction ou d’horreur. C’était une opportunité intéressante à explorer. Sexualité et désir sont des sujets ambigus pour toute l’humanité, d’une certaine manière. C’est très contradictoire, il y a beaucoup d’attraction et de rejet en même temps. Toutes ces choses étaient plus faciles à représenter avec une métaphore.

L’histoire débute par l’arrivée d’une météorite. Cette introduction vous permet-elle de situer l’histoire dès le début ? J’ai réalisé cette scène quand le film était déjà terminé. J’avais en tête, sous-jacente, l’histoire d’une météorite qui avait atterri sur terre. Il y avait déjà la scène avec les animaux dans le cratère, alors j’ai décidé de la montrer, elle donnait du sens. J’annonce dès le départ le parti pris : le film va être à propos de quelque-chose qui ne vient pas de la terre. En même temps, c’était compliqué de montrer la créature tout de suite. Généralement dans un récit de science-fiction, vous ne révélez pas ça directement. Mais ici, je trouvais cela nécessaire.

Est-ce important pour vous de dénoncer les injustices ? C’est une motivation. Je suis avant tout cinéphile et réalisateur, j’aime raconter des histoires visuelles, mais pour cela il faut avoir un propos. Je suis interpelé quand je vois quelque-chose d’injuste, que quelqu’un souffre sans raison ou pour une raison stupide. Dans ce film, la plupart des gens souffrent à cause de la morale de la société, de la religion. Même si je suis attiré par cela, je ne veux pas faire des films juste pour dénoncer des choses, mais parce que j’aime raconter avec des images et créer des sensations nouvelles ou différentes chez les gens, intéressantes, qui les font réfléchir, ou sursauter, ou même pleurer de rire…

Votre film est inspiré de deux faits divers… Je savais déjà que j’allais faire un film quand je les ai lus. Ce n’était pas tant les articles mais les images que j’en voyais qui m’ont influencé. Un homme noyé dans une rivière, dont l’image se retrouve dans le film (Celle d’un infirmier retrouvé noyé, illustré par ce titre de journal : « Une tarlouze retrouvée noyée » ndlr). Dans mon dernier film, Heli une scène vient aussi d’une image, celle de quelqu’un regardant la campagne, un homme recherchant son père. Je développe ces images narrativement dans ma tête. C’est le cas pour celui-ci également. J’ai lu l’histoire dans ce journal, une publication hebdomadaire sur de sombres faits divers. C’est ce qui est le plus lu en ville, les gens se nourrissent de ce type de nouvelles. C’est aussi une manière de voir comment les homosexuels sont pourchassés. Les conséquences d’avoir ce type de société c’est que les hommes et les femmes, particulièrement les hommes dans ce cas-ci, sont dans un sens, frustrés de devoir être avec des gens avec qui ils ne devraient pas être, des femmes par exemple. Ils vivent leur vie sans être vrais avec eux-mêmes et tout le monde souffre autour d’eux.

L’histoire prend place dans votre ville Guanajuato, au Mexique. Pensez-vous provoquer une certaine société religieuse ou puritaine ? Cette ville est l’une des plus conservatrice et religieuse. Le film est clairement en réaction à cela. Il s’agit de mettre le doigt sur quelque chose qui je pense, doit changer. Ma motivation n’est pas de provoquer les gens qui ont ce comportement. Ces films ont une modeste distribution donc les gens que je mets en scène, qui ont la vie des personnages, ne vont peut-être pas voir ce film. Mais c’en est une critique, afin d’amener un peu de conscience. Mais cela vient en second, l’inspiration du film est plus cinématographique que morale.

Pensez-vous briser les codes sociaux en montrant une sexualité indéfinie, sans genres ? Voir un homme avec un autre homme est d’une certaine manière une métaphore du film. Voir une créature avec une femme, une créature avec un homme, j’imagine que cela peut être une provocation. Quelque part oui, car pour pour beaucoup de gens même le sexe avec le sexe opposé ou avec le même sexe n’est pas naturel et ne devrait pas arriver. Dans ce film, je montre le sexe avec une créature, c’est pire. Les gens catholiques ou religieux avec qui j’ai discuté, en général n’aiment pas ces scènes avec la créature. Ils trouvent que c’est très impur et pervers de voir une créature faire ça avec un humain.

Un personnage dans le film dit : « Ce qui est dans la cabane est la part primitive de chacun d’entre nous ». Est-ce votre définition de la créature ? D’une certaine manière, oui. Cela vient de Gaspard Noë, je lui ai montré une partie du film à Paris lors du montage et j’ai tourné cette scène avec ce dialogue après le montage. Il a évoqué le ça freudien. Cela faisait du sens pour moi car c’est la part que montre l’instinct, la nature violente ou sexuelle que peuvent avoir les gens, qui n’est pas connectée à la part rationnelle et que les gens craignent. Cette créature en était une représentation intéressante.

L’histoire est très charnelle, vous filmez de la chair, de la viande fraîche…  Nous devions trouver un moyen de faire apparaitre cette créature dans plus de scènes. Nous avons trouvé intéressant de chercher des éléments qui nous la rappelaient. La viande, cuisiner, il fallait donner la sensation que cette chose était là. Cela avait aussi à voir avec le rejet d’un des personnages principaux pour la viande, traumatisé petit par son père, il ne veut plus en manger, ça le dégoûte.

L’atmosphère du film est angoissante, l’ image d’un bleu-grisâtre…  J’ai travaillé avec Manuel Alberto Claro, un Chilien qui a grandi au Danemark. La lumière a été dictée par les endroits où nous avons tourné, il a utilisé peu d’éclairage.

Ni de filtres ? Aucun, nous avons baissé la couleur à l’étalonnage. Le Mexique est très vif à cause du soleil. J’ai toujours des références que je montre au chef opérateur, des peintures, des images de manière à ce qu’il comprenne mes goûts. Cela permet de mieux nous concentrer sur les acteurs.

Comment définiriez-vous le personnage de Veronica ? C’est une sorte de véhicule. Au début du film elle termine sa relation avec la créature car cela ne tourne plus si bien. Elle doit trouver un remplaçant, car si elle part, la créature peut sortir et trouver des gens. Elle fait son devoir. Elle est bouleversée à l’idée de trouver un remplaçant mais elle ne veut pas la mort de la créature.

C’est la première fois que vous laissez vos acteurs lire le script. Que retirez-vous de cette direction d’acteur là ? C’était une expérience intéressante parce que la plupart d’entre eux veulent devenir acteurs professionnels, sauf Veronica.

Pourtant Veronica est fantastique… A l’époque, elle n’était pas intéressée par le jeu ! (rires). Les autres veulent devenir acteurs donc c’était une opportunité de travailler de cette manière avec eux. Auparavant je ne donnais pas le scénario avant le tournage. Je faisais beaucoup de prises, parfois 40. Mais cela compliquait le plan de tournage. Je ne voulais pas être dans cette situation cette fois-ci. Nous avons répété, ils ont appris les lignes. Le tournage était plus rapide et plus cool. Nous avons pu nous concentrer sur d’autres choses.

Etait-ce mieux pour vous, ou parce que cela facilitait la production ?  J’ai senti en écrivant le scénario avec Gibran Portela, un dramaturge, qu’il impliquait une autre manière de jouer. Les dialogues étaient différents, plus mélodramatiques qu’habituellement. Dans mes films précédents, la manière dont les acteurs se rappelaient les lignes était une sorte de réécriture du scénario. Je leur montrais la scène au moment de tourner, nous remplacions les mots par d’autres avec lesquels ils étaient plus en accord. C’est ma méthode avec les non professionnels. Cela les aidait à se rappeler le dialogue parce que ces mots venaient de leur propre bouche. Cette fois, on a aussi un peu utilisé cette méthode, mais ils se sont surtout habitués aux écrits.

Votre film n’est pas manichéen, rien n’est entièrement bon ou mauvais, cela véhicule-t-il une morale ? Dans le film lui-même parfois la morale est un peu contradictoire, je la laisse au soin du public. Elle peut venir d’un certain angle et fonctionner aussi selon un autre. Par exemple, si quelqu’un est contre les relations homosexuelles, il pourrait peut-être trouver des justifications dans ce film à son opinion, en le regardant avec son propre point de vue. La vie n’est pas noire ou blanche, elle comporte de nombreuses contradictions. Cela dépend d’où vous venez, où vous vous situez dans la vie, comment vous la voyez. J’essaie de maintenir cette vérité, ce qui est très difficile parce que chacun a son point de vue sur un film, mais je trouverais ça ennuyeux de répéter mon point de vue partout. J’aimerais confronter ça à mes morales personnelles, j’aimerais les mettre face à autre chose, car cela les enrichit et les rend plus intéressantes et j’espère pour le public aussi.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Bruxelles avril 2017.

La région Sauvage, Critique