« Les yeux tournés vers les étoiles » Alice Winocour, Proxima

Plutôt discrète, Alice Winocour, Jeune femme visiblement bien dans ses baskets est surprenante. En témoigne l’aura de son dernier film sur l’espace et l’existence : Proxima avec Eva Green et Matt Dillon, ô combien inspiré. Issue de la FEMIS section scénario, la cinéaste fait partie de cette génération de femmes qui démocratise le cinéma en terme de genre, lui donne un nouveau souffle en proposant un regard de femme et par la même un rééquilibrage du masculin-féminin dans les histoires. Alice Winocour réalise avec Proxima un film vertigineux en y intégrant une astronaute jouée par Eva Green, une mère qui doit abandonner sa fille pour une mission d’un an. Alice Winocour manie la plume dans des scénarios complexes et précis comme celui de Mustang, César du meilleur scénario original, co-écrit avec la réalisatrice Deniz Gamze Ergüven. En parallèle se poursuit sa carrière de réalisatrice. Proxima est son troisième long métrage de fiction après Augustine et Maryland. Des oeuvres qui témoignent d’une profonde démarche personnelle nous invitant dans des univers singuliers et toujours immersifs. Décollage.

Stéphanie Lannoy : Qu’est-ce qui vous a amené vers le monde de l’espace ?
Alice Winocour : J’ai toujours été fascinée par l’espace de manière assez poétique. Je suis allée à l’agence spatiale européenne à Cologne et j’ai rencontré des astronautes, des entraîneurs. Je me suis rendue compte de tout ce travail qu’ils faisaient ensemble que l’on ne voyait pas vraiment dans les films, tous ces efforts pour se séparer de la terre. J’ai alors pensé à ce personnage d’astronaute femme. La problématique de séparation des proches pouvait raisonner avec la séparation de la terre, c’est ce que vivent les astronautes. J’ai inscrit ce monde dans une histoire intime autour de la question de ce rapport mère-fille que je connaissais bien, j’ai moi-même une fille qui a l’âge de la petite fille du film. L’idée était de parler de cette relation complexe dans ce monde un peu spectaculaire que je découvrais.

Il a fallu une solide documentation avant de pouvoir envisager ce projet… Le travail de recherche, l’écriture et la production se sont déroulés en même temps. J’ai écrit dans les centres spatiaux avec l’aide des astronautes. C’était un aller-retour entre fiction et réel. Ce processus a commencé dès le début et de la même manière on a dû penser très tôt aux autorisations et à la faisabilité du projet d’aller tourner un film dans ces centres spatiaux qui n’avaient jamais été filmés. Il s’agit de bases militaires, de lieux très sécurisés.

Ces lieux sont situés dans plusieurs pays, l’Allemagne, la Russie et le Kazakhstan. Tourner dans ces différents endroits a dû être compliqué… Très compliqué. Mais j’avais le soutien de l’agence spatiale européenne qui a été très tôt partenaire du film et était sensible à ce que je voulais raconter comme histoire en montrant la réalité de la vie des astronautes, même si le film est bien sur romanesque. Il existe une sorte de monopole de la représentation de l’espace par le cinéma américain à travers la représentation de la NASA dans une vision de superhéros. Je leur ai expliqué qu’il était aussi intéressant de montrer que l’espace pouvait aussi être européen ou russe. Les russes réalisent d’ailleurs des blockbusters sur l’espace mais qui ne sortent pas forcément de Russie.

C’est surprenant que l’agence spatiale européenne ait accepté que l’on y tourne une fiction. Un signe d’ouverture ? Qui correspondait aussi à l’évolution de la communication aujourd’hui. Avec le départ Thomas Pesquet ils se sont rendus compte de l’intérêt du public pour ces questions. L’espace était lié à l’imaginaire, la science-fiction, alors que maintenant on va aller faire des voyages sur la lune. C’est le prochain projet de l’agence spatiale européenne. Le voyage sur Mars s’approche aussi, ce sera dans quelques années. Cela touche aussi à une forme de réalité. Je voulais évoquer les difficultés pour une femme de concilier vie professionnelle et enfants, il n’y a pas besoin d’être astronaute pour ça. Il existe des super héroïnes du quotidien. Il s’agissait dans un monde qui fait rêver d’évoquer des problématiques auxquelles sont confrontés beaucoup de femmes et d’hommes aussi d’ailleurs.

Vous parlez de super héroïne, ne s’agit-il pas plutôt de la déconstruction de cette super héroïne, Sarah ?  Etre astronaute c’est expérimenter la fragilité humaine, mais ils représentent un peu pour moi des dieux grecs. Ils ont quand même des super pouvoirs, une condition physique et intellectuelle hors du commun et ils ont des défauts très humains auxquels on peut s’identifier. Au départ il fallait les humaniser. On découvre Eva Green lorsqu’elle s’entraîne avec cet espèce d’exo-squelette. C’est un vrai prototype de l’agence spatiale européenne qui est développé pour augmenter le corps. Quand on ira sur Mars le corps humain ne sera pas suffisamment fort pour résister et travailler en arrivant après un an de voyage, c’est donc une manière d’augmenter le corps pour pouvoir travailler. On la découvre comme une sorte de femme-machine et progressivement, au cours du film elle s’humanise, elle est rattrapée par ses émotions à mesure qu’elle se prépare à partir. C’est au moment de partir que l’on se rend compte à quel point on est attaché à cette planète.

C’est aussi de l’existence dont il est question dans le film… C’est un film un peu métaphysique sur ce qui nous lie, sur l’attachement. Elle doit se séparer de sa fille mais aussi de la planète, de son corps. Les astronautes doivent quitter leurs corps pour partir. Ils doivent muter et devenir des créatures un peu spatiales à travers ces entraînements.

Comme ce moule dans lequel on modèle la forme de leur corps… C’était comme un cercueil de son corps terrestre. J’ai repris les protocoles tels qu’ils sont dans la réalité mais je trouve qu’il y a un côté « créature spatiale », comme quand on la voit prendre une sorte de douche à la Bétadine. Avec tous ces entraînements une mutation s’opère, elle devient une mutante. La réalité documentaire rencontrait mes obsessions de cinéma, du rapport au corps, au physique, au fait aussi d’être observé et quelque chose me fascinait dans ces entraînements physiques des astronautes.

Affiche Proxima RS

La bande-son ultra-travaillée est très présente…  Le cinéma qui m’a construite est celui de Cronenberg, de Lucrecia Martel dans lequel il y a une expérience sensorielle. Une forme de rapport physique qui passe aussi beaucoup par le son. Le montage son est toujours une étape importante.

Il émane une douceur de ces ambiances très enveloppantes… On a tenté un montage son très immersif. J’ai travaillé avec Ryuichi Sakamoto, un compositeur de musique qui a fait les scores de Oshima, du Dernier Empereur, des musiques très majestueuses, mais qui dernièrement travaille aussi beaucoup le field recording. C’est-à-dire partir d’enregistrements de son de la terre comme le fait l’astronaute. C’est quelque chose qui lui avait beaucoup plu à la lecture du scénario parce que c’est aussi ce qu’il fait. Enregistrer le son des cours d’eau, faire les expéditions en montagne dans l’Himalaya pour prendre les sons des montagnes ou à Fukushima, dans des lieux témoins de catastrophes. La musique de l’espace est souvent associée à l’opéra depuis 2001, l’Odyssée de l’espace et ça ne me semblait pas juste par rapport à ce film qui évoque plus le rêve de l’espace que l’espace. C’est plus un film sur la terre. L’idée était donc de partir des sons de la terre.

Eva Green s’est imposée comme l’héroïne, Sarah ? Oui parce qu’elle m’a toujours fascinée comme actrice, aussi dans son étrangeté. Elle-même dit qu’elle n’est pas vraiment de cette planète. Je trouvais intéressant quelqu’un qui ait les yeux tournés vers les étoiles. Je pouvais me projeter dans ce sentiment de ne pas avoir vraiment les pieds sur terre, d’être ailleurs. Elle a aussi ce côté guerrière, amazone. Je souhaitais confronter cette amazone à une petite fille de 7 ans et voir comment ce type de femme fait avec les enfants aussi par rapport à cet idéal de mère parfaite auquel il faudrait ressembler. Pour ne pas être tout le temps dans la représentation d’une mater dolorosa avec les attributs qu’on prête aux mères, mais aussi de parler pour toutes les mères dans leur différence.

Comment s’est déroulée la préparation à ce rôle d’astronaute ? Eva Green est très différente de l’image qu’on peut en avoir. Elle est très drôle dans la vie et a un côté très astronaute. Elle m’a impressionnée par sa résistance. Le film était très physique et elle ne se plaint jamais. Elle a été entraînée avec les astronautes de l’agence spatiale russe où on lui parlait parfois très mal comme à un autre astronaute, c’était très drôle. On a énormément répété avec la petite-fille parce qu’Eva n’est pas mère elle-même. C’était intéressant qu’elle essaie de correspondre le plus possible à l’image qu’elle se faisait d’une bonne mère, ou des gestes qu’une mère ferait. Ca me semblait proche de ce que je pouvais ressentir parfois comme mère, d’essayer de s’approcher de cet idéal inaccessible et de la difficulté de toutes ces questions. Comment se séparer ? Comment gérer cette culpabilité maternelle ?

Comment êtes-vous parvenue à trouver cette petite fille et à former ce duo mère-fille ? Au début j’avais demandé à ma fille de faire le rôle mais elle a refusé. Elle m’a dit que si elle avait un jour envie d’être actrice ce ne serait sûrement pas avec moi comme réalisatrice. Et elle avait raison, c’était beaucoup plus sain. J’ai fait un important casting et mis beaucoup de temps à trouver quelqu’un qui ressemble à Eva. On dit toujours que quand on recherche des enfants il ne faut pas trouver quelqu’un qui ressemble à l’acteur physiquement mais de l’intérieur. J’ai eu un coup de se foudre pour cette petite fille dont c’était le premier rôle au cinéma et qui avait quelque chose de commun dans cette différence. En même temps elle avait un côté plus terrien puisque l’idée était que la fille soit plus sur terre et la mère plus dans les étoiles. On a beaucoup travaillé tous les week-ends. On a répété et répété aussi avec le père, Lars Eidinger, pour créer cette intimité de vie de famille.

Vous réunissez un impressionnant casting international. Alexei Fateev jouait dans Loveless, Sara Hûller dans Tony Erdmann, Matt Dillon… Dans chaque Soyouz il y a un américain, un russe, un européen. Les astronautes européens sont basés à Cologne, ça me semblait logique qu’elle ait un ex allemand. J’avais envie d’une complexité pour chaque personnage et besoin de bons acteurs pour pouvoir en peu de scènes arriver à traduire cette complexité des émotions et des sentiments puisque ce qui est au cœur du film, ce sont justement les rapports humains. J’ai fait un casting à Moscou, aux États-Unis. C’est amusant de travailler avec des acteurs de cultures différentes mais aussi d’écoles différentes. Matt Dillon et Eva Green viennent du cinéma, plutôt américain. Lars Eidinger et Sandra Hüller du théâtre allemand, Alexei Fateev du théâtre russe. Ce sont des méthodes de travail différentes. Il y avait quelque chose de très amusant dans ces rencontres de jeu.

Les acteurs changent de langue assez facilement dans le film. Eva Green parle russe, Allemand, anglais… Cela correspond à une réalité dans le monde de l’espace, les cultures ou les frontières entre les pays s’effacent par rapport à l’idée d’une humanité terrestre confrontée à l’inconnu.

La première fois qu’on voit Matt Dillon, il est de dos. Lorsqu’il se retourne on a le sentiment en découvrant son visage de recadrer avec l’imaginaire spatial du cinéma américain. Etait-il un gage de sérieux pour la mission dans l’espace ? J’ai juste pensé à trouver un américain pour la mission. J’aime bien cet acteur parce qu’il possède une forme de marginalité dans son regard, une forme d’étrangeté et finalement je trouve que ces gens dans leur côté monomaniaque, obsessionnel, que ce soit les astronautes mais aussi les astrophysiciens, ont aussi une part de folie. Par goût je me porte plus vers ce type d’acteurs parce que ce sont des gens qui m’inspirent dans lesquels je peux me projeter. Je me sens plus familière des gens différents ou qui ne sont pas vraiment dans le moule.

Le film est aussi un hommage à ces astronautes femmes dont on entend finalement très peu parler… D’ailleurs quand Eva Green arrive à Star City la russe lui montre une photo de Valentina–Terechkova qui est la première femme qui est partie dans l’espace. Elle lui dit : « Elle a donné son nom à un cratère sur la face cachée de la Lune, mais j’espère que toi tu auras le tiens sur la face visible ». Il y a l’hommage et l’idée de mettre dans la lumière une partie un peu inconnue de la vie des femmes. Les images de ces astronautes avec leurs enfants sur le générique de fin, j’avais l’impression de ne jamais les avoir vues. Déjà qu’on sait à peine qu’il existe des femmes astronautes… Encore moins qu’elles ont des enfants. Les astronautes femmes ne représentent que 10 % des astronautes. Elles ne se sont pas si nombreuses, mais elles ne sont pas non plus représentées avec des enfants. Au cinéma ce sont souvent des femmes fortes qui n’ont pas d’enfants. Quand elles ont des enfants ils sont morts. C’est comme si les scénaristes n’avaient pas envie d’enfants pour les détourner de leur mission. Alors que dans la réalité ces femmes ont des missions et des enfants vivants (rires). C’est quelque chose qui n’avait pas été raconté, c’est ce qui m’intéresse.

Vous esquissez la manière dont Sarah est considérée dans ce milieu très masculin. Matt Dillon la qualifie de « touriste spatiale » ça n’a pas l’air violent et pourtant ça l’est. Une femme confrontée au machisme, cela a déjà été représenté. Ce qui est toujours compliqué avec ce type de problématique c’est que dans les fictions on est toujours obligés d’être en dessous de la réalité, parce qu’elle apparaît souvent caricaturale. C’est toujours la difficulté de la fiction qui doit être vraisemblable ou plus complexe que la vie elle-même (rires). Ces questions de masculin- féminin sont difficiles puisque chaque personne possède une part féminine et masculine. En étant femme c’est vrai que ça me permet de décrire des choses que certains hommes ne peuvent pas forcément de ressentir, comme par exemple la question des règles que chaque femme vit une fois par mois, ça fait partie de notre vie. Il y a une forme de peur du féminin dans le cinéma mais aussi dans la vie. D’ailleurs c’était aussi le sujet de mon premier film cette espèce de mélange de peur et de désir des hommes face au féminin. Ici je voulais montrer que beaucoup d’astronautes femmes se sont battues pour rester femmes en partant dans l’espace, pour garder leurs règles, leurs cheveux longs même. Ce qui est évidemment moins pratique parce qu’avec la pesanteur les cheveux longs se dressent sur la tête. Ils créent comme une couronne, c’est assez beau d’ailleurs, on dirait une gorgone de l’espace. Julie Payette gouverneur du Canada aujourd’hui, ancienne astronaute me racontait que ce qui avait été la meilleure école pour être astronaute était d’être mère, c’est comme ça qu’elle avait appris le multi-tasking.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, novembre 2019