The Innocents de Eskil Vogt, Méfiez vous des plaines de jeu. Pépite !

Eskil Vogt est le co-scénariste avec Joachim Trier de Julie en 12 Chapitres (The Worst person in the World), alors forcément quand on pousse la porte du cinéma pour y découvrir son deuxième long métrage en tant que réalisateur, The Innocents, on ne s’attend pas à être terrassé sur son siège par un thriller d’épouvante palpitant façon Shining. On aurait pu se méfier car le scénario du premier est nommé aux Oscars. Et dieu sait que le norvégien aime construire des personnages complexes et ambigus. Le film était présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2021.

C’est l’été dans une cité norvégienne de hauts bâtiments entourés de forêt. La famille d’Ida et Anna emménage. Ida va devoir se faire de nouveaux amis. Les enfants se découvrent peu à peu d’étonnants pouvoirs qu’ils vont intégrer dans leurs jeux. Alors qu’ils explorent leurs nouvelles aptitudes hors du regard des adultes, les choses vont prendre une tournure étonnante.

Eskil Vogt réunit un casting d’autant plus brillant qu’il est essentiellement composé d’enfants. A commencer par la solaire et formidable Ida, Rakel Lenora Fløttum, jeune blondinette de 9 ans en short baskets et queue de cheval qui s’ennuie ferme, la vivacité incarnée. Anna sa grande soeur autiste, Alva Brynsmo Ramstad, est pour elle un poids dans la famille et elle lui joue des tours. Les deux soeurs vont rencontrer Benjamin, Sam Ashraf jeune garçon entrainant et la délicate et hypersensible Aisha, Mina Yasmin Bremseth Asheim.

La brillante mise en scène révèle un sens du détail fascinant. Ces petits riens qui quand on est enfant prennent une toute autre importance, comme un verre de coca qui se remplit à ras bord prêt à déborder et qu’il faut boire du bord des lèvres. La caméra filme à hauteur d’enfant. Le cinéaste contraint le spectateur à rester dans le monde de l’enfance avec ces protagonistes coincés dans leur condition. Il marque cette frontière non dite et impalpable avec le monde des adultes et une incommunicabilité manifeste. Les parents d’Ida, (Ellen Dorrit Petersen et Morten Svartveit) s’affairent dans l’emménagement et ne sont jamais vraiment là pour écouter la petite fille. Quand ils le sont, la parole n’est pas entendue ou ne peut pas l’être.

L’Ambiance pesante, forte, est celle d’un thriller inattendu et implacable. L’image de Sturla Brandth Grøvlen s’affirme dans des cadrages ou des visions originales et rares. La bande son insuffle de la tension. Le sound design est signé Gustaf Berger et Gisle Tveito, le compositeur est Pessi Levanto.

Le traitement des personnages d’Eskil Vogt est à l’opposé du manichéisme. On n’assiste pas à la naissance de monstres, il n’en existe pas. Chaque personnage est unique et composé de milles facettes. On est surpris étonnés, scotchés dans nos sièges par ce film d’épouvante qui réellement par son intensité nous fait penser à la force et à l’aura de Shining. Méfiez vous des plaines de jeu.