Second long métrage de Mehdi M. Barsaoui, l’intense Aïcha vient confirmer le talent du cinéaste tunisien pour le thriller et une conscience politique aigüe pour la réalité qui l’entoure. Son premier long métrage, Un Fils, offrait à Sami Bouajila le Prix de la Meilleure interprétation masculine en section Orrizonti à la Mostra de Venise 2019. Palpitant thriller, Aïcha met en scène une jeune femme dans la Tunisie d’aujourd’hui, interprétée par l’impressionnante Fatma Sfar. En arrière-plan de la vie de son personnage principal, le cinéaste dresse un portrait socio-politique de la société tunisienne contemporaine. Cinéaste inspiré, Mehdi M. Barsaoui prend le pouls de son époque. Aïcha était projeté en avant-première mondiale au Festival de Venise. C’est au Cinemamed à Bruxelles que le cinéaste se confie sur son dernier film. Ce thriller fourmille de milles surprises, mieux vaut le voir en salle avant de lire cet entretien pour éviter tout spoiler. Vous voilà prévenus.
L’histoire du film est adaptée d’un fait réel. L’histoire est en effet librement inspirée de faits réels. J’étais en promotion du film Un Fils et j’ai entendu parler d’une femme qui a miraculeusement survécu à un accident de bus. Elle a décidé de se faire passer pour morte et de tester sa mort auprès de ses parents. Sa meilleure amie les a appelés pour leur annoncer : « Toutes mes condoléances, votre fille est morte ». J’ai trouvé cet acte à la fois fascinant et complètement désespéré. Fascinant car comment peut-on avoir le courage d’infliger cette douleur à ses parents ? Et désespéré de devoir s’inventer une mort afin de pouvoir vivre. Je n’avais pas du tout conscience à l’époque que ça allait être le sujet de mon film. J’étais happé par le tourbillon des festivals et des sorties, jusqu’à ce que des mois plus tard, on apprenne ma femme et moi qu’on allait devenir les parents d’une petite fille. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé dans ma tête. Je me suis tout de suite projeté dans ce père à qui on avait annoncé la mort de sa fille, cette mauvaise blague. Et je me suis demandé: «Si un jour ma fille me faisait la même chose? ». C’est comme ça que l’idée de ce film a commencé à germer en moi. Retranscrire un fait divers ne m’intéressait pas, j’ai utilisé ma liberté de narrateur-auteur pour dessiner un portrait complètement fictif de ce personnage, notamment dans le sud qui m’inspire tant.
Aviez-vous dès le départ la volonté de choisir une femme comme personnage principal? Je vais être franc, si je n’avais pas eu ma fille, je ne sais pas si j’aurais été inspiré. La parentalité n’a de cesse de me confronter à ce que je vais léguer. Ce film n’est pas un témoignage, mais j’ai sans cesse imaginé ma fille à la place de ce personnage et me suis demandé ce que je voudrais lui léguer. Une société meilleure que celle dans laquelle j’ai vécu où on ne tait ni les mots ni les maux, où les choses se disent.
Vous l’imaginiez à cet âge-là ? Oui et à quelles contraintes elle pourrait faire face. Que ferais-je ? Comment pourrais-je réagir ? Même si le background social, culturel, politique est à des années lumières de mon environnement, je n’arrêtais pas de me projeter. Je me suis dit que je voudrais que ma fille soit Aïcha,une femme libre. C’est mon témoignage pour ma fille. Sois Aïcha, sois vivante !
Le personnage évolue, change de personnalité suivant le lieu où il est, tel un caméléon et c’est très troublant. La narration dicte ses lois. Dans l’hôtel où elle travaille elle est confrontée à un monde auquel elle n’aura jamais accès. A force d’années de labeur, elle regarde les gens, observe leur manière d’être. Le fait qu’elle travaille dans un hôtel n’est pas un hasard, elle est comme une éponge, elle se nourrit de toute son expérience et arrive à changer, à utiliser différents accents parce qu’elle est habituée au changement. Elle est à chaque fois confrontée à des personnes différentes, à des touristes locaux, internationaux, étrangers. C’est l’épopée de cette femme qui est obligée de traverser différentes épreuves pour devenir une femme libre.
Quand elle est au village elle est soumise, sous l’autorité de ses parents, promise à un cousin si possible riche et commence à penser à la reconstruction de l’hymen. Ce personnage est soumis à différents diktats et à différents dogmes, mais c’est surtout la manière dont j’ai construit le début du film jusqu’à la fin de l’exposition. C’est-à-dire l’élément déclencheur qui est l’accident. Elle est soumise aux ordres de sa boss, de sa mère, de son amant. Elle n’est même pas capable de rompre alors que le type lui dit d’attendre encore deux ans. En plus elle est vouée à un mariage arrangé. Elle n’a plus d’autres choix que de se reconstruire l’hymen parce qu’elle croyait en ce mariage avec son amant qui allait la sortir de cette réalité et surtout de sa torpeur. Sauf que comme elle est vouée à rester à Tozeur elle n’a d’autres choix que de se reconstruire. Il était important pour moi en tant qu’auteur d’enfermer cette femme dans différents carcans. C’est une femme qui petit à petit fait son coming out, d’abord de surface, parce qu’elle croit qu’en étant à Tunis elle est libre. C’est là qu’elle va être confrontée au véritable choc de la capitale qui lui montre son vrai visage, parce qu’au début la ville est très belle, très lumineuse.
Quand elle arrive à Tunis elle semble libre. Quand j’ai écrit le scénario, j’appelais la première étape à Tunis la «pseudo émancipation». Elle croit s’être émancipée parce qu’elle sort, fait ce qu’elle veut, s’habille comme elle souhaite. Elle est dans une vie qu’elle croit avoir choisie sauf que, encore une fois, survient un évènement dramatique majeur et elle répond de nouveau aux ordres. Ceux de sa colocataire qui la convainc de déclarer exactement ce que lui a dit Rafik. Elle obéit à ce qu’il lui a demandé de dire à la police. Malgré cette émancipation de façade, elle se rend compte qu’elle reste emprisonnée dans des carcans.
« Carcans » parce qu’on la culpabilise. On la prévient, « Si tu as un entretien avec la police, fais attention, tu es une femme seule». J’aime bien torturer mes personnages avec ce dilemme moral, parce qu’elle a le choix. On a toujours le choix de dire la vérité, sauf qu’à ce moment-là de sa vie elle n’était pas prête. C’est tout un processus et elle est fragile.
Vous choisissez au moment de l’écriture d’embarquer ces personnages dans cette voiture. Cette séquence fait penser à une autre de votre précédent long métrage. La ressemblance vient du fait que dans les deux films je raconte un quotidien qui du jour au lendemain est complètement bouleversé par un acte complètement anodin. Dans un fils il s’agissait d’un attentat de terroriste, ce qui n’est pas vraiment anodin, mais je dirais plus par une vitre qui éclate, c’est ce qui est anodin. Une vitre éclate parce qu’il y a une balle. Ici c’est un chien qui traverse une route, d’où le côté anodin. Ces destins sont complètement bouleversés. J’aime bien raconter l’histoire de personnes qui vivent un peu en léthargie et vont subir un énorme bouleversement qui va les révéler à eux-mêmes. Ces films racontent des personnages qui se révèlent à eux-mêmes sans qu’ils en aient forcément conscience. Et j’aime bien les torturer et les confronter à des dilemmes moraux, parce que c’est un peu comme ça dans la vie, des fois on fait des choix pas très évidents.

Comment avez-vous choisi l’actrice Fatma Sfar pour interpréter le personnage principal? Cela a été le fruit de beaucoup de semaines de casting. A l’époque où j’avais rencontré Fatma elle n’était pas très connue, elle n’avait fait que du théâtre. Je connais un peu la scène artistique tunisienne pour être franc et même si j’en ai vu plusieurs, je ne voyais aucune actrice professionnelle en place incarner ce personnage. Très tôt dans le processus j’ai su que ça allait être quelqu’un qui n’avait jamais tourné. Porter ce film est une responsabilité énorme, j’ai commencé le casting une année avant le tournage. On a beaucoup travaillé avec les acteurs pour trouver l’équilibre entre les différentes temporalités du récit et surtout pour préciser cette métamorphose tout au long du film. Comme Fatma est novice, même le plan de travail du tournage devait la préserver, en tournant des blocs entiers par exemple. Je ne pouvais pas lui faire jouer un moment où elle était Aya, puis une scène où elle était Amira pour ensuite revenir en arrière. Trouver ses repères est compliqué.
Vous avez tourné dans l’ordre du récit ? Non, nous avons commencé le tournage à Tozeur, à 500 km de Tunis. Il était important pour moi et l’actrice d’aller à Tunis après avoir tué Aya. On a commencé par tourner toute la partie Amira par blocs puis celle après le meurtre. J’ai été frappé par le magnétisme de Fatma Sfar et par sa force de métamorphose qui est naturelle. Il suffit qu’elle s’attache les cheveux pour devenir une autre et dégager quelque chose de nouveau.
Nidhal Saadi est un acteur tunisien très célèbre. C’est une véritable star en Tunisie notamment grâce à des séries télé. Corps athlétique, Instagram à 3 ou 4 millions de followers. Je suis très content d’avoir travaillé avec Nidhal, c’est quelqu’un d’humain qui a joué le jeu et pris une vingtaine de kilos pour le film. Il fallait qu’il se colle à une certaine idée que je m’étais faite du personnage. Farès ne peut pas être dans le culte du corps. Il travaille de nuit, enchaîne et mange n’importe quoi à des horaires impossibles. Il a forcément le physique de quelqu’un qui mange mal. Il a du mal avec de vieux traumas et ne peut pas être dans cette conscience corporelle. Il n’est pas bien dans sa peau et il fallait que cela se reflète sur son corps. Nidhal apporte cette dualité au personnage. Je voulais tout au long du film que l’on ne sache pas s’il était quelqu’un de faussement gentil ou si au contraire c’était quelqu’un de vraiment gentil, différent des autres. Je jouais sur cette dualité même dans ma façon de le diriger. Quand je voulais qu’il soit plus brut, je ne parlais pas beaucoup avec Farès, j’essayais de sortir de lui des sentiments assez durs. Quand je voulais qu’il soit plus doux au contraire, je parlais beaucoup avec lui, je le sculptais un peu à ma façon. Je voulais garder cette dualité pour ne pas que l’on cerne les vraies motivations du personnage. Je déteste les personnages que l’on devine tout de suite. C’était la même idée pour Yasmine Dimassi qui joue Lobna, la colocataire. C’est une maquerelle, une escort girl. Je souhaitais éviter les clichés de la fille hyper pulpeuse. Je voulais une fille du quotidien, quelqu’un de complètement normal, c’est encore plus violent. J’aime beaucoup ce personnage qui aspire à tellement de choses mais ne peut se les offrir et qui admire cette femme pour sa liberté. On se rend compte que Lobna est elle aussi enfermée dans les diktats. Ceux de ses rêves, elle aspire à too much. Comme elle n’y parvient pas elle est obligée de se faire entretenir. C’est encore une onde de choc qui va venir balayer un peu tous ces personnages. Ici elle va servir de révélateur parce que Lobna va se rendre compte qu’elle est en admiration devant Amira qui est libre comme elle ne sera jamais. Les personnages les plus contrastés sont plus intéressants que ceux de papier que l’on devine tout de suite.
Vous placez l’histoire dans une Tunisie en crise. A quel point témoignez-vous de votre époque? Le film dresse le portrait de cette femme, mais aussi celui de cette Tunisie un peu en dualité. Qui est peut-être à la croisée des chemins treize ans après le printemps arabe, même si je préfère le terme de révolution, parce que ça a été un véritable point de bascule. Le chemin est encore long. C’est dur, mais je veux rester optimiste et croire qu’on va y arriver.
Votre film dessine parallèlement la trajectoire d’un personnage qui évolue énormément… Et qui est aussi pour moi porteuse d’espoir parce que sans trop spoiler, justice est rétablie. Le film tape beaucoup et dénonce, mais l’espoir d’une Tunisie meilleure est possible. Et encore une fois je voudrais léguer à ma fille une société meilleure que celle dans laquelle j’ai vécu.
Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Cinemamed 2024, Bruxelles.
Critique et Entretien avec Mehdi M.Barsaoui pour Un Fils.