
Cinéaste du fantastique As Bestas, Rodrigo Sorogoyen revient avec The Beloved (El ser querido), un drame qui s’inscrit dans la lignée de Madre (2019). Ce drame psychologique en tension réunit un célèbre cinéaste et sa fille actrice qu’il n’a pas vu depuis treize ans. Le film est en Compétition Officielle au 79e Festival de Cannes.
The Beloved s’ouvre sur une séquence remarquable, les retrouvailles entre les deux personnages principaux dans un restaurant, en un intense et savant champ-contrechamp. Esteban le père, cinéaste reconnu à la sulfureuse réputation interprété avec beaucoup de nuances par Javier Bardem revient à Madrid après plusieurs années. Sa fille Emilia travaille comme actrice dans des séries et se dépanne comme serveuse dans un bar. Victoria Luengo donne chair à Emilia, cette fille qui a longtemps souffert de l’absence de cette figure paternelle tutélaire. Esteban propose à Emilia de jouer dans Désert, son prochain film. La jeune femme accepte. L‘occasion pour le père et sa fille de se rencontrer une nouvelle fois dans la vie, cette fois sur le terrain du travail.
Le film dans le film est un thème prometteur. Les liens entre le réel des personnages de The Beloved et le sujet de Désert se tissent. L’action se déroule en 1932 dans le Sahara occidental, alors colonisé par l’Espagne. Le désert du Sahara occidental semble être une préoccupation du cinéma contemporain espagnol puisque l’année dernière Olivier Laxe y plaçait l’intrigue de Sirat (Prix du Jury au festival de Cannes 2025). Esteban explique le film à sa fille comme une histoire sur la trahison, l’abandon de gens incapables de se regarder dans les yeux. Comme eux. La question du rôle de chacun dans la vie se pose. La fonction professionnelle va être parasitée par le rôle familial de chacun. La jeune femme, actrice va devoir « tomber le masque », se débarrasser du carcan de sa relation, tout comme son père pour être libres et parvenir à être eux-mêmes dans ce travail où il faut s’oublier pour jouer avec les émotions humaines. Le tournage devient le lieu de rencontre entre un père et sa fille sur fond dune ’histoire familiale râtée que les protagonistes voudraient tenter de réparer.
La mise en scène impressionnante, maitrisée de bout en bout, mêle supports et cadrages différents selon le sens du récit. Le noir et blanc exprime l’introspection des personnages, le film dans le film est tourné en pellicule granuleuse. Les choix de cadrages dans les champ-contrechamps où le cinéaste n’hésite pas à décadrer l’image par exemple vers une bouche ou un détail.
Si ce film n’est pas à proprement parler un thriller, il distille une tension extrême entre les personnages. Le cinéaste parvient à filmer les non-dits, le hors-champ de ces vies passées loin l’un de l’autre qui ne permettent pas à ces êtres une communication sereine. Le drame familial resurgit dans cette relation dépassant le cadre professionnel. La petite fille brimée tentera de s’exprimer adulte, tandis que le père au passé sulfureux devra faire taire ses démons intérieurs. C’est au final le portrait d’un homme dépassé par un masculinisme toxique ancré en lui qu’incarne Javier Bardem, incapable d’exprimer ses sentiments comme essaiera pourtant de le lui demander son amie Marina, Marina Fois. « Les temps ont changé» lancera-t-elle. Le film questionne les méthodes de travail sur le tournage, le pouvoir, ses limites et la manipulation d’un cinéaste tyrannique envers ses acteurs. Dans une scène de repas les acteurs deviendront ainsi des marionnettes à la merçi du tyran.