« J’aimais ce parallèle entre la modernité du monde aujourd’hui et l’humain qui a encore cette liberté de pouvoir disparaître » Guillaume Senez, réalisateur de Nos Batailles – Cannes

Son premier long métrage, Keeper, traitait d’un sujet insolite, deux adolescents qui devenaient parents. Guillaume Senez parvenait à capter avec talent la vérité des situations et des personnages. Dans Nos Batailles, le franco-belge poursuit sa démarche singulière, relatant l’histoire d’un père de famille dont la femme disparait soudainement et qui doit faire face au quotidien avec deux jeunes enfants. L’inscription de ce récit dans la réalité sociétale en fait sa spécificité. A travers les vies singulières des protagonistes, c’est le collectif dont il s’agit. Chacun pourra se projeter dans cette société effrayante qui « broie de l’humain » et où tout concilier tient parfois du sacerdoce. Nos Batailles a été sélectionné à la Semaine de la Critique du 71ème Festival de Cannes, glorieuse sélection, et projeté en Séance Spéciale.

Stéphanie Lannoy : D’où vient le sujet du film ?
Guillaume Senez : J’ai commencé à l’écrire au moment où je me suis séparé de la mère de mes enfants, en pleine préparation de mon premier long-métrage, Keeper. Me retrouver seul avec mes enfants, en garde alternée, a provoqué de nombreux questionnements en moi. Qu’adviendrait-il si la mère de mes enfants partait à l’autre bout du monde, s’il lui arrivait un malheur ? Comment arriverai-je à mener de front une carrière que je n’avais pas encore à l’époque ? J’étais dans une situation précaire terrible parce que le cinéma belge est ce qu’il est…Je ne savais pas si le film allait se faire, je devais trouver un appartement avec au moins deux chambres, j’ai deux enfants. C’était très compliqué. Le cœur du film vient de là.

Comment avez-vous collaboré à l’écriture du scénario avec Raphaëlle Desplechin ? Quelqu’un nous a présentés. On a beaucoup parlé de ce que je voulais faire, de ce qui me hantait et on a très vite rêvé du même film. La genèse du film était déjà là, Raphaëlle est arrivée avec des idées. Tout s’est vite enclenché, et les deux films se sont enchaînés assez vite.

Pourquoi avoir choisi Romain Duris pour incarner Olivier ? Au moment du traitement séquentiel, le film est là, même si les dialogues ne sont pas encore écrits, j’aime bien me demander qui pourrait interpréter le rôle et me surprendre. Je n’aime pas écrire en pensant à quelqu’un. Romain Duris s’est imposé. On l’avait vu en Adulescent parisien mais jamais incarner une vraie figure paternelle. Il aime se renouveler et a adoré Keeper, ce qui a facilité les choses. On a discuté de ma façon de travailler avec les comédiens, qu’il avait beaucoup aimés dans Keeper. Je lui ai parlé du projet, du parcours du personnage. Il a été emballé, s’est vite positionné sur le film et m’a rapidement fait confiance.

Quelle est votre méthode de travail avec les comédiens ? J’applique la même méthode depuis mes court-métrages. Je ne donne pas les dialogues aux comédiens, on les cherche ensemble. Ils sont écrits mais ils ne les reçoivent pas. On commence par improviser, puis petit à petit on arrive au texte qui est écrit mais sans que je ne leur donne, afin qu’il y ait cette recherche de spontanéité là. Je leur donne énormément de liberté. Romain, les enfants et les autres, tout le monde est sur le même pied d’égalité. De cette manière, il y a forcément quelque chose qui vient de lui, ou en tout cas du personnage et qui s’est construit. Romain a beaucoup donné de sa personne, proposé énormément de choses. Je le sentais épanoui dans la façon de travailler parce qu’il avait cette liberté-là. On s’est beaucoup plu tous les deux dans le travail. Professionnellement et humainement c’était une belle rencontre.

Vous retrouvez Laeticia Dosch qui jouait dans Keeper… J’ai un peu menti en disant que je n’aimais pas écrire pour les comédiens (rires). Laeticia est la seule pour laquelle je suis susceptible d’écrire. Betty c’est elle. Laetitia est quelqu’un que j’admire beaucoup, une comédienne de grand talent. Je voulais retravailler avec elle et je la savais à l’aise avec cette méthodologie-là.

Comment s’est passé le casting des enfants ? Lena et Basile ont très vite émergé des centaines d’enfants vus par le directeur de Casting. Ce sont de petits bruxellois. On ne pouvait pas leur confirmer tout de suite qu’ils auraient le rôle car un enfant de cinq ans peut changer énormément en six mois. On a travaillé très en amont avec Lucie Debay. Nous avons répété. On s’est vus avec elle et les enfants au parc pour manger une glace, ce genre de choses, afin qu’ils apprennent à la connaitre. Il fallait que ce lien existe entre eux. Il était très court dans le film donc il fallait qu’il soit fort et comme l’idée était de ne pas condamner le personnage de Laura, il fallait qu’on sente tout son amour. On a beaucoup travaillé là-dessus.

L’entreprise est montrée comme une machine à broyer de l’humain. Comment vous êtes-vous  documenté ? Je montre les choses comme elles sont. On a visité des usines et rencontré des syndicalistes. Nous sommes allés chez Amazon, avons lu des bouquins, comme En Amazonie de Jean-Baptiste Marlet. C’est un film sur les répercussions du monde du travail au sein de la cellule familiale. Il s’agissait de montrer à quel point le travail empiète sur la vie d’Olivier. Tout devient vite compliqué. On voulait travailler sur la modernité du monde du travail, Amazon, cette espèce de capitalisation deux point zéro, l’ubérisation de la société. Il y a de moins en moins de protections, et le travail empiète de plus en plus sur la vie. Tous ces problèmes que vous vivez, les nombreuses heures enchainées, vous les emportez avec vous. Ils ne restent pas au bas de la porte. Vous mangez avec, dormez avec, quand vous parlez à vos enfants vous n’êtes pas là parce que vous pensez à vos mails, à vos préoccupations. Cela faisait partie de ce que l’on avait envie de montrer. Il se trouve, et là l’espoir renait, que nous avons été accueillis à bras ouverts dans l’usine où nous avons tourné. C’était formidable, et l’inverse de ce que l’on avait vu chez Amazon où tout était militaire, avec des contrôles et des intérimaires pressés comme des citrons. Là les employés arrivent souriants et sont contents d’être là.

Ca laisse un peu d’espoir… Ils ne sont pas encore cotés en bourse, donc à voir. Le problème c’est la capitalisation. Une fois coté en bourse il faut satisfaire le comité d’administration. Il faut de la rentabilité parce que des gens ont acheté des actions. C’est là où ça dégénère. Mais cette entreprise-là nous montre qu’il y a encore des entreprises où l’humain compte.

Quels étaient les choix de réalisation pour montrer cette usine et le monde du travail ? Nous avons beaucoup travaillé sur les couleurs sur l’entièreté du film. On a aussi énormément travaillé sur le cadre et les espaces. Il y a de nombreux gros plans dans le film et on avait besoin parfois de s’aérer un peu. Ca faisait du bien de montrer de l’humain dans le gigantisme de cette société. Dans la maison on est en cadrage serré car c’est l’intime qui compte et on est avec les gens. Il fallait montrer ce parallèle en terme de mise en scène. C’était compliqué aussi parce que ce n’est pas un décor du cinéma, c’est une usine en exploitation. On a pris des figurants, de vrais employés, des gens qui étaient là. C’était une sorte de chouette famille pendant ce tournage. On souhaitait aussi marquer ce côté carré et discipliné des choses lié à cette usine. Dans la maison il fallait qu’on ait une chaleur, une autre façon de faire. C’est aussi pour ça qu’Olivier a des maladresses. Il dit parfois les choses comme il le fait au boulot sauf que c’est maladroit, il ne parvient pas à communiquer. Mais il a conscience de ça et dès qu’il dit des conneries à sa sœur ou à sa mère et à ses enfants il s’excuse. J’apprécie ce côté-là du personnage.

Dans l’usine les marchandises sont suivies… Cela nous amusait beaucoup de tracer la paire de chaussures que l’on achète. Elle est tracée du moment où elle rentre dans le paquet jusqu’à ce qu’elle arrive chez le client. Il peut la suivre sur son écran et la voir avancer en temps réel alors que Laura disparaît et on ne sait pas où elle est. J’aimais bien ce parallèle entre la modernité du monde d’aujourd’hui, matérielle, et l’humain qui a encore cette liberté de pouvoir disparaître.

Olivier est-il un antihéros ? J’aime bien montrer les choses comme elles existent et que les personnages soient normaux. Ici c’est quelqu’un qui a une famille, des enfants et essaie de s’en sortir. Je connais de nombreux couples dont les deux personnes travaillent qui ont du mal à boucler les fins de mois. A la fin l’un décroche. Le château de cartes s’effondre et l’équilibre est rompu. Ca fait partie de la vie et j’aime bien cette normalité-là. On peut dire que c’est un antihéros mais qui finit quand même par évoluer alors que les antihéros n’évoluent pas tous forcément de manière positive.

Les personnages sont tous écorchés, sauf Jean-Luc l’un des ouvriers de l’usine… C’est la vie. Jean-Luc a arrêté de lutter mais il était aussi en bataille. J’aime la complexité au cinéma. Même si on est épanoui dans son travail il y a aussi des moments un peu difficiles. J’apprécie qu’Olivier bataille à son travail, qu’il ne s’en sorte pas dans sa famille et puis, il avance et tente de s’en sortir. Il apprend à communiquer parce que c’est quelqu’un qui ne le fait pas.

Les histoires individuelles des personnages rejoignent le collectif… Alors que Keeper tendait vers une sorte de déchirement final, ici le spectateur risque d’être en empathie. L’émotion viendra en fonction du vécu de chacun. Les gens peuvent se reconnaitre à un moment donné, que ce soit dans le boulot, dans les rapports d’Olivier avec sa mère ou avec sa sœur, où là, bizarrement, ils arrivent à se dire des choses, contrairement à sa femme et ses enfants.

Le frère et la sœur sont très différents, elle est comédienne et il travaille dans une usine. Et finalement, ils vivent les mêmes difficultés, ils bataillent. En réalité on est toujours tous en train de batailler, c’est pour ça que ceux sont Nos Batailles. Evidemment, le plus important c’est l’intime, les enfants, la famille. La différence entre Betty et le personnage d’Olivier, c’est un rapport à la paternité, à la filiation. Il y a la figure du père qui est visiblement mort. Dans la réalité, souvent on reproduit le même schéma parental, ou à l’opposé, on s’en éloigne parce qu’il y a une rupture. Betty et Olivier c’est ça. Olivier a des choses à dire sur son père, il n’est pas d’accord avec beaucoup de choses, mais mine de rien, il n’a pas d’autre chemin que ce schéma parental. Inconsciemment il reproduit ce schéma là et tout à coup, il argumente. Betty s’est construite à l’opposé et l’on sent que ça été très dur pour elle. J’aime bien l’idée que l’on parte sur des chemins complètement différents alors que l’on possède la même éducation, le même vécu et que malgré ça, on ait une vision du monde différente.

Betty et Olivier dansent sur la chanson de Michel berger, Le Paradis Blanc. Comment a été tournée cette scène ? On pensait à la chanson de Michel Berger très en amont. Elle a cette capacité émotionnelle chargée parce qu’elle est populaire et nostalgique. Toute l’équipe savait que c’était une séquence importante, un moment charnière du film. A un moment donné, quand on n’a plus rien à se dire, on s’écoute et on danse parce qu’il n’y a plus rien d’autre à faire, et ça fait du bien. Je trouvais ça assez fort. Et puis ce moment aussi de réconfort que Betty amène, parce que ce personnage d’Olivier a perdu sa femme, mais inconsciemment va rechercher une figure féminine. Sa mère à qui il demande de venir, Betty à qui il demande de rester plus longtemps, ou sa collègue. Il tente de s’entourer de femmes parce qu’il recherche cet équilibre perdu. On sent à ce moment-là qu’il est complètement bouleversé.

Que représente pour vous d’être sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes ? On est très contents d’être à Cannes, c’est une énorme vitrine. Le film est mis en avant en séance spéciale, les médias vont s’y intéresser et il existera beaucoup plus facilement. Je suis ravi et si ça peut m’aider à continuer à faire des films ensuite je suis très content. En plus, on est hors compétition donc sans stress. La Semaine de la Critique est une bonne sélection établie par des journalistes de cinéma, c’est la preuve qu’ils aiment le film. C’est rassurant aussi, on se dit qu’il y aura peut-être un regard bienveillant sur lui.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, mai 2018

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