« Pourquoi faudrait-il partir pour être heureux ? » Mina Kavani, No Bears

Mina Kavani est fascinante. L’actrice franco-iranienne, beauté perse, yeux océan, longs cheveux d’ébène est souffrante mais irradie de force et d’énergie. La comédienne se passionne à raconter le film No Bears (Pas d’Ours) de Jafar Panahi, Prix du Jury à la Mostra de Venise, dans lequel elle interprète Zara, actrice d’un tournage en distanciel, amoureuse de son compagnon. En quête de liberté, ce personnage retentit comme un double de ces jeunes iraniennes qui se battent dans les rues d’Iran depuis la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, arrêtée pour « port incorrect du voile ». Le brillant cinéaste Jafar Panahi (Le Cercle, Lion d’or à la Mostra de Venise en 2000, Taxi Téhéran Ours d’or à la Berlinale en 2015…) fut arrêté le 11 juillet 2022 alors qu’il s’enquerrait avec d’autres de ses collègues réalisateurs emprisonnés Mohammad Rasoulof (libéré depuis) et Mostafa Al-Ahmad. Le cinéaste de soixante-deux ans avait été condamné en 2010 pour propagande contre le régime et à six ans de prison avec interdiction de réaliser des films et de quitter le pays pendant vingt ans. Il avait alors été placé en liberté conditionnelle jusqu’au 11 juillet 2022, date de son arrestation. Ce 2 février son épouse publiait une déclaration selon laquelle le cinéaste débutait une grève de la faim pour protester contre ses conditions de détention. Ce 3 février il était libéré sous caution.

Stéphanie Lannoy : Vous avez étudié le théâtre au Conservatoire National d’Art Dramatique de Paris avant d’immigrer, plus tard, en France. Comment s’est déroulé votre parcours ?
Mina Kavani : Je viens d’une famille d’artistes, j’ai été élevée par mon oncle (Ali Raffi ndlr), un grand metteur en scène de théâtre célibataire aujourd’hui âgé de 82 ans. Il a vécu quarante ans en France. Il a fait du théâtre et du cinéma. Ma culture cinématographique et théâtrale vient de lui. A Téhéran c’était comme si je vivais dans un Paris caché ! Je rêvais d’entrer au Conservatoire de Paris et j’ai su très jeune que je ne voulais pas continuer ma carrière d’actrice en Iran avec les conditions que cela impliquait. Je ne voulais pas jouer avec le foulard. Je savais que tôt ou tard je serai confrontée à ce choix et j’ai décidé de quitter l’Iran pour continuer ma carrière. Je ne m’attendais pas, dès la sortie du conservatoire à obtenir le rôle principal d’un long métrage, Red Rose (de Sepideh Farsi ndlr), une production française tournée en Grèce par une cinéaste iranienne. A l’époque on m’a proposé ce rôle magnifique qui représente vraiment cette jeunesse iranienne que vous voyez aujourd’hui dans la presse, insouciante, sauvage, libre et qui n’a peur de rien. Je voulais absolument jouer ce rôle car montrer une telle image de cette jeunesse est très rare. Je n’avais jamais vu ça. Après la sortie du film en 2015, j’ai été attaquée par la presse iranienne qui m’a qualifiée de «première actrice porno iranienne». J’ai alors fait la demande de réfugiée politique. Je suis restée en France et j’ai continué ma carrière de comédienne au cinéma et au théâtre. J’ai obtenu ma nationalité française mais je suis toujours interdite de retour en Iran et je n’y suis pas retournée depuis lors.

Comment êtes-vous arrivée sur ce projet et de quelle manière avez-vous préparé le rôle de Zara ? Jafar Panahi cherchait des actrices exilées en France et comme nous ne sommes pas nombreuses, la nouvelle a circulé très vite. Sa fille m’a contactée, j’ai envoyé une vidéo de représentation et j’ai été sélectionnée. J’ai bien sûr préparé ce rôle pour le tournage mais j’ai avant tout vécu ce personnage durant les dix années pendant lesquelles j’ai vécu en France. Ce n’était pas une préparation courte mais longue et qui me touchait de manière très intime.

Votre personnage Zara, voudrait quitter l’Iran. Zara se demande à quel prix quitter l’Iran. Au prix de perdre son compagnon, d’être seule et triste ? Elle refuse cette vie qui ne la rendrait pas heureuse. Comme si elle se trouvait soudain dans une réalité à laquelle elle ne s’attendait pas. Le film est presque prémonitoire, comme si Jafar Panahi avait prévu ce qui allait se passer. La destinée de Zara ressemble à celle des jeunes filles d’aujourd’hui.

Il y a un moment très fort dans le film, lorsque Zara se lance dans cette puissante tirade et fait éclater la vérité. Comme Zara, pendant des années j’ai été obsédée par ce questionnement : pourquoi faudrait-il partir pour être heureux ? Je suis passée par des heures sombres, aujourd’hui je suis heureuse. Le monologue de Zara c’est un peu comme si mon coeur s’exprimait.

Est-elle selon vous, le seul personnage du le film ancré dans le réel? Disons qu’elle est le seul personnage lucide. C’est la tragédienne de l’histoire. Les drames passent toujours à travers la tragédienne. C’est par elle que les choses explosent. Elle est lucide. Elle ressemble énormément aux grandes figures de la tragédie grecque comme Antigone ou Médée, elle a ce côté fragile, sensible tout en ayant beaucoup de force. Elle reste maître de son destin jusqu’au bout, comme Médée qui tue ses enfants.


Dans le film la réalité et la fiction se mélangent. Le discours se brouille. Comme ce paysan qui raconte un mensonge au cinéaste, d’où vient le titre du film « Pas d’ours ». Il lui déconseille d’emprunter une direction car il y a des ours et c’est faux. On a l’impression d’une culture du mensonge qui contamine tout. Je n’appellerai pas cela la culture du mensonge mais plutôt une culture qui consiste cacher les choses. Pour pouvoir vivre, ne pas se faire arrêter par le gouvernement les gens sont en permanence en train de cacher les choses. Une grande partie des citoyens de notre pays sont aveuglés par la religion et la culture. Ils ne s’en rendent même pas compte et monsieur Panahi le montre de manière très intelligente.

Il y a aussi une grande peur de l’image dans le film. Une crainte de « l’homme à l’appareil photo » qu’est le cinéaste dont les images risquent de témoigner de choses insoupçonnables… Le propos va bien au-delà des villageois. Il montre à quel point ces gens sont capables d’être obsédés par un détail tant ils ont peur de tout. Une petite image, un rien, comme si leur vie entière était mise en danger par une photo, c’en est même burlesque. Il existe une réelle ironie dans cette vision.

Il y a beaucoup d’humour dans le film… Oh oui, toujours chez lui !

Comment s’est déroulé le tournage ? La plus grande partie du film a été tournée en Iran, je n’en faisais pas partie. L’équipe technique de Panahi avec laquelle il est très habitué est allée en Turquie, pas à la frontière parce que c’est quand même très risqué. Dans une autre ville de Turquie que je ne peux dévoiler. Monsieur Panahi travaillait avec nous par zoom, il nous voyait, on répétait, il nous dirigeait. On tournait ensuite la première prise qui était enregistrée. On lui envoyait, il la regardait en bonne qualité puis rappelait pour donner ses indications. Au final c’est comme s’il était là. C’est un peu comme le télétravail. Au début c’était difficile et puis à un moment on s’y est habitués. Pour les techniciens au final la différence tenait à une question de temporalité. Pour moi c’est différent, je suis actrice. J’en suis restée un peu frustrée car je me disais toujours que s’il était là on aurait pu avoir beaucoup de discussions, inventer des choses ensemble. J’ai regretté de ne pas avoir eu l’occasion de parler encore plus de Zara avec lui.

Quels sont vos projets ? J’ai un projet de théâtre autobiographique que j’ai écrit. On va jouer le 2 mars à Maubeuge (I’m Deranged au théâtre du Manège ndlr) dans le cadre du festival Cabaret de curiosités. J’ai ensuite un projet cinématographique. Le tournage aura lieu à Rome au mois de mars mais je ne peux en dire plus…

No Bears a décroché le prix du jury à la Mostra de Venise, qu’avez vous ressenti ? C’est très étrange, d’un côté j’étais très heureuse pour le film, de l’autre extrêmement triste que Jafar Panahi ne soit pas là pour le recevoir.

Pensez-vous que ces prix internationaux aident la cause de la jeunesse iranienne, avec les événements qui se déroulent actuellement en Iran suite à la mort de Mahsa Amini? Bien sûr. Plus il y a de films iraniens mieux c’est. On est récompensés, ça nous donne de la force et de l’espoir.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Bruxelles 2023.
Portrait de Mina Kavani © Marlène Goulard.