Entretien avec Jérémie Degruson et Ben Stassen réalisateurs de Bigfoot Junior, une aventure en pure 3D belge !

Les célèbres studios belges nWave Pictures, dirigés par Ben Stassen, créateurs du premier long-métrage en 3D Fly me to the moon, nous ont ouvert leur portes pour présenter leur dernier petit bijou en date : Bigfoot Junior. Avec presque un film produit par an, ces studios concurrencent haut la main les studios américains. L’idée de découvrir ces petites mains belges créatrices de magie impressionne. Car les films de nWave s’exportent plutôt bien, Le manoir magique, Le voyage extraordinaire de Samy, Robinson Crusoé… L’occasion de poser quelques questions aux deux réalisateurs Ben Stassen et Jeremie Degruson, qui collaborent depuis plusieurs années. Une rencontre très sympathique, pour une approche du succès à la belge dans la bonne humeur. C’est peut-être cela le secret…

Stéphanie Lannoy : Comment a débuté le projet du film ?
Ben Stassen : Il y a 4 ans, Waterman Entertainment recherchait un prestataire de service pour animer les Chipmunks (Alvin & ndlr). J’ai refusé, puisqu’on travaille uniquement sur nos propres films. Je leur ai confié qu’on est toujours à la recherche de scénarios. Suite à cela, ils m’en ont envoyé 5 ou 6 dont celui de Bigfoot, écrit par deux scénaristes canadiens. Il nous plaisait, l’aspect créatif est primordial. La seconde question concerne le coût : Peut-on le réaliser en plafonnant à maximum 20 millions ? C’était le cas.

Est-ce compliqué d’évaluer le coût d’un film d’animation ?
Ben Stassen :  Nous sommes maîtres à bord. On connaît l’enveloppe globale, on analyse l’histoire et on évalue. Dans ce scénario-ci, le film commençait à la Maison Blanche. Le président des États-Unis voulait financer la découverte de produits capillaires. C’est rigolo, parce qu’à l’époque on ne savait pas que Trump allait être élu ! (rires). Cette petite scène de 2 minutes et demie coûtait une fortune, on a donc décidé de l’enlever.

Est-ce la multiplicité des détails qui coûte cher ?
Jérémie Degruson : Ce sont les scènes chargées dans lesquelles beaucoup de choses se passent à l’image, parce qu’il faut tout animer.
Ben Stassen : Il fallait mobiliser la Maison-Blanche, son jardin ou atterrit l’hélicoptère, le bureau ovale et 12 personnages en plus. Pour 2 minutes, cela devenait extrêmement cher.
Jérémie Degruson : Parfois lorsqu’on lit des scripts et que l’on arrive à la page 5, on sait que tout le budget est cramé ! (rires).
Ben Stassen : C’est vrai…

Vous avez modifié le scénario de départ…
Jérémie Degruson : On a changé certains éléments pour une question de faisabilité ou d’autres raisons. Quelque chose d’écrit paraît toujours bien à la lecture et au moment où on le met en images, quand on développe le storyboard, on se dit que sur telle situation particulière, un personnage pourrait réagir un peu différemment.
Ben Stassen :  Nous avons quand même modifié quelque-chose d’essentiel. La mutation ADN de Bigfoot n’était pas expliquée dans le scénario original et on trouvait que c’était important de raconter comment et pourquoi il l’était devenu.
Jérémie Degruson : Ce sont de petites zones d’ombre que l’on doit un peu clarifier par endroits.

Vous adaptez le scénario en storyboard et ensuite vous développez à part les décors et les personnages…
Jérémie Degruson : il s’agit de la préproduction. On lit le script, on commence un petit peu à lister tous les décors, l’action etc. On réfléchit à un style, ici un réalisme stylisé et on commence à penser à la taille des espaces. On fait des repérages, mais dans le vide, si l’on veut ! (rires). Je fais parfois quelques masques en virtuel sur ordinateur en déterminant des bases. Ensuite des dessinateurs sont embauchés et vont déployer le style. On développe juste ce dont on a besoin parce que chaque décor prend du temps, on essaie vraiment de le limiter.
Ben Stassen : Dès le début, quand on est plus ou moins sûrs du scénario, on enregistre les voix. C’est une partie déterminante pour le storyboard et le rythme du film. On en choisit qui correspondent à un design du personnage, ou alors, ce sont les voix elles-mêmes qui vont déterminer à quoi va ressembler le personnage et comment il va se comporter.
Jérémie Degruson : Tout se nourrit au début. À tel point qu’on essaie de faire l’enregistrement des voix le plus en amont possible.

Pourquoi après de nombreux films au casting impressionnant, avez-vous  décidé de choisir des spécialistes en voix d’animation plutôt que des « stars » ?
Ben Stassen : J’avais engagé Jerry Lewis pour jouer le grand-père dans Fly me to the moon. Lors de l’enregistrement à Las Vegas, en 30 secondes je me suis rendu compte que je m’étais totalement planté dans le casting. Il ne voulait pas écouter les indications, donc j’ai tout enregistré puisque j’avais payé, mais on allait tout jeter à la poubelle… Dans ce film là, on a aussi eu Christopher Lloyd, Nicollette Sheridan, Tim Curry, Robert Patrick, Melanie Griffith etc. Ce sont de bons acteurs connus, mais dont l’image n’est pas suffisante pour attirer les foules.
Jérémie : Ce n’est pas Eddie Murphy…
Ben Stassen : Pour attirer les foules il faudrait Brad Pitt, par exemple. L’avantage de l’aspect star c’était l’aspect marketing. Mais l’inconvénient, était un manque de disponibilité qui nous ne permettait pas d’adapter notre travail. Alors qu’avec Bigfoot, on a pu faire 7 enregistrements différents.

Est-ce plus simple de travailler avec des acteurs spécialisés dans les voix ?
Ben Stassen : Certains comédiens sont très bien. J’étais enchanté par Nicollette Sheridan, très pro. Mais d’autres sont moins bons, parce qu’ils ont l’habitude d’utiliser tout leur corps pour jouer, pas seulement la voix. Les acteurs live sont meilleurs. Certains des Voice Talents font 3,4 voix différentes dans le film, qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Et nos voix sont toujours enregistrées en anglais, sinon on ne peut pas vendre le film avant qu’il soit fini. C’est la seule chose qu’on fait à Los Angeles et pas ici.

Comment passe-t-on du dessin a la modélisation ?
Jérémie Degruson : A partir du dessin on part sur plusieurs pistes. Ensuite on réduit de plus en plus le spectre en essayant de garder les particularités.
Ben Stassen : Une fois la modélisation commencée on adapte, mais une fois que le squelette pour l’animation existe, qu’il est irrigué, on essaie de ne plus modifier.
Jérémie Degruson :  Le personnage fini représente six mois de travail, c’est énorme, donc on ne peut pas se planter. Le passage de la 2D à la 3D est compliqué. Dans la 2D, le personnage aura toujours une attitude, c’est plutôt sympa. On va passer en 3D – il sera comme ça – (il mime une position fixe bras écartés), le plus neutre possible, pour ensuite pouvoir commencer à le déformer. C’est le petit moment de « solitude »  pour les personnages, parfois je dois valider des personnages supers en dessin et je découvre un truc qui n’est plus le même… Il faut vraiment extrapoler, se demander si ça va bien fonctionner. Il est techniquement correct, mais il faut qu’il reprenne vie, qu’il retrouve avec l’animation ce chouette aspect 2D que l’on avait avant.

Comment se passe votre collaboration ?
Ben Stassen : De façon assez organique. Je suis très impliqué dans l’aspect casting-voix, les ressources du scénario et pendant le développement du storyboard. Une fois qu’on se lance vraiment dans l’animation je donne mon avis, mais c’est Jéjé qui gère l’animation au jour le jour et ça fonctionne bien. Jusqu’à Samy 1 j’avais tout fait moi-même et puis pendant Sammy 2 je suis allé 6 mois en Afrique faire un film et il fallait bien trouver une solution. Un long-métrage est un processus tellement fragmenté ! Un long-métrage classique est fragmenté aussi, on filme quelques scènes entières par jour qui, à la fin de la journée sont tournées.
Chez nous ce n’est pas le cas, par animateur c’est 24, 30 frames par jour d’animation, c’est rien du tout. c’est tellement fragmenté qu’à un moment donné, même eux parfois n’ont plus assez de distance. Quelque fois j’ai plus de recul par rapport à tout ça et ça fonctionne bien.

Combien de temps vous a pris la réalisation de Bigfoot Junior ?
Ben Stassen :  En général cela prend 2 ans, mais Bigfoot, 2 ans et demi. On a eu un peu plus de temps de préproduction ce qui était pas mal. Une fois la production lancée, cela a pris le même temps que tous les autres films.
Jérémie Degruson :  Ca a pris vraiment 2 ans et demi entre le feu vert et la livraison la semaine dernière. Mais c’est vrai que quand le feu vert est donné, au début ça démarre en petite équipe, en général on est à deux, on discute, puis je commence à recruter des dessinateurs, des storyboarders et il faut le temps qu’ils arrivent.

Combien de personnes travaillent sur un film comme celui-là ?
Ben Stassen :  120, mais une centaine au niveau de l’animation, ce qui est très peu. Aux États-Unis, sur Happy feet, ils étaient 650. Aucun film américain ne se fait avec moins de 350 animateurs.
Jérémie Degruson : Dans le studio qui a réalisé Moi, Moche et Méchant, ils sont 800, mais je crois qu’ils travaillent sur d’autres films en parallèle, nous aussi de toute façon.
Ben Stassen : On est vraiment une équipe super light.

Qu’est-ce qui fait votre succès ?
Ben Stassen : La différence, c’est surtout la hiérarchie. Dans le système américain, il y a souvent cette lenteur administrative, cette hiérarchie qui pousse à refaire plusieurs fois les scènes, même si elles sont réussies.
Jérémie Degruson : Ils sont nombreux et il y a de l’inertie.
Ben Stassen : Le producteur de Happy Feet m’a dit que sur ce film ils avaient jeté 60 minutes d’animation. Si l’on jetait 60 secondes, on se ferait trucider ! Ils essaient, testent un peu en live pour pouvoir faire plus de plans, plus de découpes, contrairement à nous. On définit les choses à la base et parfois on se plante. J’ai déjà vu des scènes ou je me disais « dommage ! », mais on ne revient pas en arrière car on n’en a pas les moyens.

Vous travaillez ensemble depuis longtemps ?
Ben Stassen : Avec Jéjé depuis plus de 20 ans, c’est unique !
Jérémie Degruson : On se connait bien et en général on travaille avec les mêmes personnes. Et puis, les conneries que l’on a fait avant, on ne les refait pas ! Déjà, bêtement ça… (rires).

Pourquoi avez-vous souhaité collaborer avec Puggy qui a composé la musique?
Jérémie Degruson : Parce qu’ils sont cools ! (rires)
Ben Stassen : Nos partenaires, sont Studio Canal, filiale de Vivendi, lui-même propriétaire de Universal Music. Bolloré a décrété il y a 2 ans quand il a repris les choses en main que les musiques des films de Studio Canal seraient des musiques du catalogues UMG (Universal music group ndlr). On aurait pu refuser car on était encore majoritaires, mais ils nous ont donné une liste dans laquelle il y avait Puggy, un groupe belge. On s’est dit que ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée. J’avais travaillé avec Ramin Djawadi, un grand compositeur, sur les précédents films. L’idée nous a séduit, on les a rencontrés, voilà.
Jérémie Degruson : Ils n’ont pas imposé Puggy mais un artiste Universal. Il se trouvait que eux était dans cette liste et ça nous a plu. On a repris et transformé l’idée et c’était une super-expérience.
Ben Stassen : Au final on est enchantés.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Studios nWave Pictures, Bruxelles, juillet 2017.

Entretien avec Puggy!

Critique: Bigfoot Junior

Studios nWave Pictures

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