***Palme d’Or*** « L’être humain est un animal de meute », Entretien : Ruben Östlund pour The Square

Photo©StéphanieLannoy


Le Suédois Ruben Östlund
a tout du premier de la classe, chemise ajustée, mèche blonde impeccable, il pitche son film avec talent et humour en moins d’une minute. Professeur à ses heures, il collectionne les prix avec élégance tout en s’amusant de la satire d’un monde qu’il analyse à la loupe de manière très conceptuelle pour décortiquer le comportement humain. Snow Therapy (Force Majeure) était Prix du Jury au Festival de Cannes 2014, tandis que Play son long métrage précédent remportait le Prix Nordique, distinction la plus importante en Scandinavie.  The Square « Le carré », un « sanctuaire de confiance  et de bienveillance » est une remarquable et diabolique œuvre d’art créée avec Kalle Boman. Cette installation a engendré ce film satirique sur le monde de l’art, primé d’une Palme d’Or à Cannes. Coup de maître.

Stéphanie Lannoy : Qu’est-ce qui a motivé la création de l’oeuvre d’art The Square?
Ruben Östlund : Je réalisais Play, inspiré d’endroits de la ville où je vis. Des groupes de jeunes garçons en rackettaient d’autres dans un centre commercial au centre-ville. Ca s’est produit de nombreuses fois. Je me suis aperçu qu’aucun adulte n’est jamais intervenu et les enfants n’ont pas non plus demandé d’aide. C’est comme si les enfants et les adultes se trouvaient à deux niveaux parallèles. J’en ai discuté avec mon père, qui m’a raconté cette histoire – qui est aussi dans le film – quand il avait 6 ans, ses parents l’ont envoyé jouer seul dans le centre de Stockholm avec une médaille sur laquelle était gravée son adresse. Pour lui, dans les années 50 vous regardiez les autres adultes comme des gens susceptibles d’aider vos enfants. Aujourd’hui nous avons tendance à les regarder comme une menace potentielle pour eux. Cela signifie combien notre attitude, notre contrat social et notre rôle en tant qu’êtres humains dans la société ont changé. Après ces constatations, nous avons eu l’idée avec un ami de créer un lieu symbolique où nous créons un nouveau contrat social. Afin de nous rappeler que l’on peut prendre des responsabilités, en donner, montrer de la confiance les uns envers les autres dans un lieu public.

Comment cette installation s’est-elle transposée en film ? Après avoir réalisé Force Majeure, j’ai pris conscience que je voulais réaliser un long métrage sur cette thématique. Je ne savais pas comment, mais je voulais utiliser cette idée du carré (The square ndlr). J’ai commencé à recueillir des idées qui y étaient connectées. Par exemple la scène avec la mendiante et la ciabbata au poulet est une situation vécue par mon ex-femme.

Vous vous inspirez de situations réelles… Je travaille souvent de cette manière. Les gens me parlent de situations vécues, je les vole et les intègre dans la thématique. Au même moment nous étions invités par un musée d’art pour monter une exposition sur The Square. Je me suis alors dit que le film pourrait peut-être se dérouler dans un musée.

Le monde de l’art que vous dépeignez dans votre satire est un monde que vous connaissez bien ? J’ai appris à le connaitre en faisant mes recherches. Mais je suis aussi professeur d’université à Göteborg. Nous avons un programme d’art contemporain pour les Beaux-arts. Et le texte « Exposition/ non exposition » qu’Elisabeth Moss lit à Claes, est un texte que j’ai volé au professeur du programme d’art (rires).

Votre casting pour ce film est international. Comment avez-vous choisi Claes Bang pour interpréter Christian le conservateur de musée ? Claes est Danois, lors du casting à Copenhague je lui ai demandé d’écrire un discours sur The Square. Le discours qu’il a écrit est très proche de celui qu’il fait sur les escaliers du musée dans le film. J’ai aimé la partie où il dit « Mon père vient de mourir et je n’ai personne à qui parler. Pouvez-vous me parler une demie heure ? » Il insérait de l’émotion dans cette idée conceptuelle. Je pensais que cela fonctionnait vraiment bien. C’est un être sensible, il a aussi amené des émotions supplémentaires à mon approche satirique du film et au personnage.

Vous cherchez la vérité chez les acteurs ? Bien sûr, quand je mets en scène, je demande aux acteurs : « Serait-il possible pour toi de faire la même chose si tu te retrouvais dans cette situation dans la vie réelle ? ». Ils doivent dire oui ou non. S’ils disent non nous devons changer la mise en place afin que cela devienne possible pour eux de se sentir concerné par la situation en tant qu’humains.

Vous réécrivez le scénario ? Je dois parfois le modifier parce que le produit papier ne fonctionne pas avec le produit visuel. Pour moi le tournage est aussi un moyen d’analyser, c’est un labo où nous avons une expérimentation sociologique. Est-il possible de faire se produire ce que je souhaite qu’il se passe ? J’essaie beaucoup de choses sur le plateau parce que j’ai un assez long tournage. Je tourne une scène par jour maximum.

Vous aimez que l’on situe en un plan séquence tout l’espace de l’action…  La manière dont les gens interagissent entre eux dans une pièce est un aspect très important dans ce pourquoi ils le font comment ils le font.

Pourquoi préférez-vous les plans séquences au montage ? Parce que j’aime le côté « temps réel », c’est vraiment une force de l’image en mouvement. Dès que vous commencez à couper, vous pouvez construire quelque chose qui fonctionne, mais vous n’obtenez pas ce même sentiment d’authenticité.

Comment avez-vous choisi Elisabeth Moss ? Je faisais un casting à Londres et elle a fait une impro fantastique. Je jouais Christian, elle interprétait Anne et nous essayions la scène ensemble. J’ai vraiment senti qu’elle pourrait me pousser dans mes retranchements. Elle sait exactement comment manoeuvrer et pousser, pousser, pousser… jusqu’à la limite. C’est une actrice très douée.

Dans le film vous confrontez souvent la foule à l’individu, comme la foule qui sort du métro face à cette femme qui demande « qui veut sauver une vie ? », ou ce chef qui explique son menu à la foule qui s’enfuit au buffet. Pourquoi ? La confrontation du groupe à l’individu provoque toujours quelque chose, parce que l’être humain est un animal de meute. Beaucoup de choses que nous faisons, et notre manière de réagir s’expliquent parce que nous sommes des animaux de meute. Il est très intéressant d’investiguer le rapport entre l’individuel et le groupe. Je ne suis pas si intéressé par la psychologie et les explications. Je pense que j’ai une approche plus behavioriste et sociologique dans mes films.

Force majeure traitait d’un homme dans sa famille, ici il s’agit un homme dans une situation beaucoup plus complexe… Pour moi cela relève beaucoup du thème du film. The Square est à propos de la société, comment nous la regardons, comment nous gérons les responsabilités sociétales mais aussi individuelles. Le thème lui-même est vraiment la raison pour laquelle j’ai dû changer mon approche pour ce film-là.

Le problème de la société est la perte de confiance ? Dans la société Suédoise nous avons encore beaucoup de confiance les uns envers les autres. Des statistiques ont été faites à ce sujet. Durant les années 1980-1990 à 2005, la confiance augmentait dans notre société. Après 2005 elle s’est mise à baisser. La confiance est très importante pour la qualité de vie. J’ai lu une recherche qui stipulait que ce que vous dites à vos enfants est essentiel et aura une incidence sur le fait que la prochaine génération fera confiance aux autres personnes ou pas. J’ai discuté avec un professeur de l’université de Göteborg, Il comparait la confiance à un récif corallien qui peut absorber quelques dommages. Mais au bout d’un moment arrive le point critique et les conséquences sont grandes, voire catastrophiques. Nous devons travailler dur pour maintenir la confiance. Spécialement à notre époque où l’arène médiatique est tellement focalisée sur le conflit et le sensationnel.

La scène du dîner au musée rassemble tous les thèmes du film en une séquence… Oui, de plusieurs manières. Cette scène est aussi à propos de l’effet du témoin (appelé aussi « effet spectateur ») du point de vue de notre animalité. La raison pour laquelle nous restons paralysés, c’est parce que l’on se dit « Ne me prends pas, ne me prends pas, prends quelqu’un d’autre ! ». Je voulais dans cette scène un imitateur de singe pour correspondre à l’annonce qui est faite : « Bientôt vous serez confrontés à un animal sauvage! ». Le singe est quelqu’un dont nous sommes assez proches. Nous pouvons nous reconnaitre dans le primate mais il n’a pas cette carapace civilisée. Ils agressent la culture, n’ont que l’instinct et les besoins. Il m’a semblé intéressant d’utiliser un acteur plutôt qu’un singe.

Quelles sont vos influences les plus fortes ? Pour la tradition dans laquelle je m’inscris je dirais Bunuel. Le plus grand titre de film du monde est probablement Le charme discret de la bourgeoisie. C’est un titre fantastique. Bunuel attaque aussi son propre groupe auquel il se confronte et j’aime cette approche.

Comment vous sentez-vous avec votre Palme d’Or ? Très bien ! (rires).

N’était-ce pas étrange d’être célébré par un monde proche de celui que vous décrivez dans votre film ? Il s’agit d’une satire sur le monde de l’art, mais j’aurais pu tout aussi bien tourner ma caméra vers le monde du cinéma. Il y a des avantages à ces rituels aussi parce que la Palme d’Or apporte beaucoup d’attention sur les films que vous faites. Ca reste de la fiction. La récompense a une valeur symbolique, mais c’est intéressant de voir la force de cette valeur. Je ne prends pas ce monde trop sérieusement, grâce à cela j’arrive à mettre de la distance. Je suis heureux bien sûr, car les réalisateurs qui l’ont remporté auparavant sont de grands cinéastes. Ca me rend tout à fait humble et heureux.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Film Fest Gent, octobre 2017

The Square, la critique                                             Carte Blanche à Ruben Östlund