***Palme d’Or*** « L’être humain est un animal de meute », Entretien : Ruben Östlund pour The Square

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Le Suédois Ruben Östlund
a tout du premier de la classe, chemise ajustée, mèche blonde impeccable, il pitche son film avec talent et humour en moins d’une minute. Professeur à ses heures, il collectionne les prix avec élégance tout en s’amusant de la satire d’un monde qu’il analyse à la loupe de manière très conceptuelle pour décortiquer le comportement humain. Snow Therapy (Force Majeure) était Prix du Jury au Festival de Cannes 2014, tandis que Play son long métrage précédent remportait le Prix Nordique, distinction la plus importante en Scandinavie.  The Square « Le carré », un « sanctuaire de confiance  et de bienveillance » est une remarquable et diabolique œuvre d’art créée avec Kalle Boman. Cette installation a engendré ce film satirique sur le monde de l’art, primé d’une Palme d’Or à Cannes. Coup de maître. Lire la suite

The Square de Ruben Östlund, tout est affaire de confiance et d’humanisme, Palme d’or 2017!

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The Square prend place dans le très sélect monde de l’art suédois pour une savoureuse satire parfaitement agencée sur un scénario écrit par Ruben Östlund. Le cinéaste y questionne ses thèmes de prédilections que sont le comportement social humain, la confiance et l’humanisme envers ses semblables et ce jusqu’au point de non-retour. Lire la suite

L’Atelier de Laurent Cantet : Sous le calme la colère gronde

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L’Atelier est une fiction très inspirée de réel de Laurent Cantet, Palme d’Or au Festival de Cannes 2008 pour Entre les murs. Le cinéaste réalise de nouveau un portrait de groupe à travers celui de jeunes gens d’un atelier d’écriture. Lire la suite

Dans Happy End, Michael Haneke dresse un portrait glaçant des Bourgeois de Calais

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Double lauréat de la Palme d’or avec Le Ruban blanc et Amour, Michael Haneke est revenu bredouille du Festival de Cannes cette année où Happy End était présenté en Compétition Officielle. Ce drame analyse froidement la vie d’une famille de grands bourgeois calaisiens. Lire la suite

PALMARES DU 70ème FESTIVAL DE CANNES

On est ravis que nos coups de cœur, Nelyubov  (Loveless) d’Andrey Zvyagintsev obtiennent le Prix du Jury et 120 Battements par minute de Robin Campillo, Le Grand Prix. On applaudit aussi Joachim Phoenix pour son interprétation incroyable de Joe dans le film You Were never really here de Lynne Ramsay, comme le prix du scénario remis également à cette œuvre.
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« Je continue à produire mes films avec un très petit budget pour conserver ma liberté de création » Entretien avec Cristian Mungiu

Chef de file de la nouvelle vague d’un cinéma Roumain issu de la chute du communisme et de la dictature de Ceaucescu, Cristian Mungiu excelle dans un cinéma qui questionne le monde. Abonné au festival de Cannes, son second long métrage, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, a reçu la Palme d’or en 2007. En 2012, il obtient le Prix du scénario pour son film Au-delà des collines qui a par ailleurs valu aux actrices Cosmina Stratan et Cristina Flutur le Prix d’interprétation féminine. Baccalauréat, son cinquième long-métrage, lui apporte cette année un Prix de la Mise en scène bien mérité. Rencontre avec ce cinéaste qui se bat pour un cinéma indépendant dans un pays où les salles se raréfient, qui est aussi un parfait bilingue capable de recul sur son œuvre. Lire la suite

Baccalauréat de Cristian Mungiu, passeport pour l’occident sans condition – En salle le 21 décembre

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Roméo est médecin dans une petite ville de Transylvanie. Sa fille, Eliza, est sur le point de passer son baccalauréat, ce qui devrait être une formalité car la jeune fille est extrêmement douée. Roméo a tout prévu et une fois l’examen en poche, sa fille partira en Angleterre étudier à l’université de Cambridge puisqu’elle y a été acceptée. Mais Eliza va se faire agresser et le précieux sésame sera remis en question. La vie de Roméo sera si bouleversée qu’il va en oublier les principes moraux inculqués à sa fille… Lire la suite

Rencontre avec Hayley Squires, actrice principale de I, Daniel Blake de Ken Loach, Palme d’or à Cannes.

Hayley Squires, comédienne et auteur de la pièce « Vera Vera Vera », actrice principale du très engagé I, Daniel Blake de Ken Loach, est en Belgique à l’occasion de la projection du film en ouverture du Festival de Gand. Elle arrive, ponctuelle, joli top gris soyeux, pantalon et chignon haut parfaitement coiffé. Visiblement frigorifiée, elle choisit de se lover dans un fauteuil en velours violet regrettant qu’à Gand il fasse plus froid qu’en Angleterre. On la sent intensément touchée par l’expérience qu’a été le film. Rencontre pleine d’émotion.

Etait-ce évident de dire « oui » à Ken Loach ?

Bien sûr ! (rires). J’étais vraiment excitée à l’idée d’avoir une audition. La première rencontre n’a rien à voir avec le scénario ou le travail, il s’asseoit et souhaite juste une conversation à propos de vous et de votre vie. Ken Loach était dans le top trois des gens avec qui je souhaitais travailler. C’est un de mes héros depuis que j’ai quatorze ans.

Vous êtes une fan ?

Oui ! J’ai toujours été une fan ! J’ai vu Sweet sixteen quand j’avais 14 ans. J’étais très excitée. Ensuite, quand j’ai eu le rôle, c’était un moment de rêve, c’est un homme brillant.

Qu’est-ce qui vous a touché dans le personnage de Katie ?

Ce sont les informations que Paul (Laverty, scénariste ndlr) et Ken m’ont donné à propos de Katie. Nous avons passé un mois à faire des recherches avant de commencer à filmer. J’ai rencontré des femmes qui vivaient dans les foyers pour sans-abris avec leurs enfants. J’ai parlé avec elles de leurs vies, de comment elles en sont arrivées là. Je viens d’un milieu ouvrier, je connais des femmes comme Katie. Elle n’était pas très éloignée de moi.

Comment définiriez-vous le personnage de Katie ?

C’est une guerrière, une femme très forte, très intelligente. En Angleterre, les jeunes mères célibataires sont à la fois invisibles dans la société et diabolisées par les médias. Je savais que j’avais une responsabilité avec ce rôle et j’espère vraiment leur avoir donné une sorte de voix en rendant compte de ce qu’elles sont vraiment. J’espère que cela aidera à casser toutes les images fausses de femmes vues comme étant paresseuses ou mauvaises mères.

Avez-vous pu lire le scénario complet ?

Il existe une sorte de mythe autour de la manière dont Ken travaille. Les gens pensent qu’il n’y a pas de scénario. Ce n’est pas vrai, toute l’histoire est écrite. Ken ne donne simplement pas le scénario aux acteurs. Il leur donne seulement des parties. Par exemple, pour le premier jour de tournage je n’ai eu que le scénario concernant cette journée-là. Je n’avais pas les jours d’après car il tourne chronologiquement. Vous ne savez pas ce qu’il va se passer les jours suivants.

En tant qu’actrice, cela améliore t’il votre jeu de recevoir les dialogues la veille ?

De toute évidence. Je préfère cette méthode car si vous réagissez sur le moment, vous pouvez faire le meilleur travail possible et ce n’est pas votre responsabilité de porter l’entièreté du scénario. Vous y parvenez par l’intermédiaire de Ken, jour après jour. Cela permet de vous concentrer juste sur chaque moment précis. Parce que nous avons joué chronologiquement, Ken était en mesure de garder des secrets sur ce qui arrivait aux personnages du film. Nous avons pu apprendre certains faits sur le moment.

Dans la scène bouleversante où Katie est à la banque alimentaire, elle ouvre une boite de conserve et mange, affamée. Comment s’est passé le tournage ? Etait-ce une surprise pour les autres acteurs ?

C’était une surprise pour tous les autres, même Dave (Johns : Daniel Blake ndlr). Il me semble avoir eu connaissance de cette scène quatre jours avant, car Ken et moi avions discuté de comment je pourrais parvenir psychologiquement au point où je serai si affamée. J’ai donc jeûné pendant quatre jours avant que nous tournions cette scène afin que je puisse atteindre l’état mental et physique nécessaire. La femme qui m’aide pendant cette scène travaille vraiment à la banque alimentaire. Tous les autres figurants vont à la banque alimentaire pour la nourriture, ou ont un lien avec ça. Nous avons passé une très longue journée à tourner cette scène. Ken a filmé selon plusieurs angles spécifiques durant toute la journée où je me baladais dans les lieux. A la fin de la journée, il est venu me chuchoter : « ça y est cette fois, tu vas le faire ! ». Il a ensuite prévenu les gens autour, en disant « Katie pourrait être un peu malade, elle pourrait ne pas se sentir bien. Réagissez comme vous le feriez si quelqu’un était arrivé ici et ne se sentait pas bien ».

Cette séquence est vraiment très forte pour le spectateur. Ken Loach a su saisir l’émotion de tous ?

Oui, nous avons eu beaucoup de réactions par rapport à cette séquence. (Elle fait une pause, visiblement très émue). Je pense que c’est le moment où Katie perd sa dignité. Beaucoup de gens m’ont dit qu’elle perdait sa dignité au moment où elle choisit de se prostituer pour gagner de l’argent. Non, je pense qu’elle perd sa dignité quand elle doit ouvrir cette boite de conserve et manger devant ses enfants. A la minute où un adulte ne peut plus se nourrir, il perd sa dignité et retrouve l’état d’enfant. C’est le point le plus bas. Je pense que c’est pour cela que cela résonne autant chez les gens.

Est-ce que le film parle de fierté ?

Absolument. C’est un film sur la fierté et sur l’amitié. Ken et Paul ont rencontré des centaines de personnes, des gens brillants avec des maladies graves, des déficiences ou handicaps mentaux qui vivaient dans les mêmes circonstances que Katie et Daniel. Ils ont décidé d’utiliser ce genre de personnes pour montrer que cette situation peut arriver à chacun d’entre nous en Angleterre aujourd’hui.

Pensez-vous que ce film va changer votre vision de la vie ?

Après avoir joué la scène de la banque alimentaire, je me rappelle avoir appelé ma mère et lui avoir dit qu’après ce film il me serait impossible d’oublier toutes ces rencontres. J’aimerais en 2016, en Grande Bretagne, ne pas être engagée, cela me rendrait la vie plus facile, mais c’est impossible. Je pense à l’avenir continuer mon travail aussi comme scénariste et être consciente de qui je suis et de mes choix.

Quelle était votre réaction quand le film a reçu la Palme d’or ?

C’était merveilleux et étrange ! (Rires). C’est fantastique d’avoir pu le montrer dans l’un des plus grands festivals du monde. Plus de cinémas en Grande Bretagne vont le projeter. Cela signifie une plus grande liberté pour le film, par exemple pouvoir le montrer gratuitement. C’est aussi une reconnaissance artistique de notre travail et cela promet au film une longue vie.

Ken Loach a fait un grand discours politique à Cannes…

Oui ! Tout en Français ! (rires)

Son discours était sombre, le film est sombre… Ken Loach a-t-il de l’espoir ?

Il a pu paraître sombre car c’est un homme de quatre-vingts ans, malade de voir ces injustices qui continuent et l’attitude du gouvernement qui ne semble pas vouloir changer, qui soutient le big business avant l’humain. Mais ses paroles étaient aussi remplies d’espoir, il a dit : « nous devons dire qu’un autre monde est possible et nécessaire ». Il y a une petite ouverture actuellement en Grande Bretagne avec la réélection de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste. Le film devrait être vu par les gens, c’est pour cela que Ken utilise son énergie à dire « Allez, allons-y! nous devons faire quelque chose plutôt que rester aveugles. Tout va bien aller, il faut juste voir ce à quoi on fait face et saisir les opportunités ».

Le film sort le 21 octobre en Grande Bretagne qu’espérez-vous de la sortie du film ?

J’ai hâte ! La réaction en Europe a été formidable. Ken y est si aimé et les festivals ont un public plus ouvert d’esprit. C’est excitant de se dire que le film peut créer de la discussion à partir de la vérité qu’il dénonce. Les systèmes sont similaires dans tous ces pays mais l’Angleterre est si particulière et les médias de plus en plus à droite…

Donc l’espoir à la sortie du film serait pour vous un changement politique ?

Oui, mais pas de la part des conservateurs qui sont au pouvoir et ont pleinement conscience de ce qu’ils font. C’est de ça que parle le film. Ils sont au courant des centaines de gens qui se suicident et des milliers de personnes affamées. Ils savent que presqu’un demi-million d’enfants ont été nourris par les banques alimentaires l’année dernière parce que les parents ont souvent des emplois à mi-temps. Les aides du gouvernement qu’ils avaient ont été coupées et réduites pour faire des économies. Mon souhait est moins un changement politique venant d’eux, mais que les travailleurs comprennent que l’ennemi n’est pas parmi eux. Mon espoir est que les gens s’unissent pour un changement.

Avez-vous des projets ?

J’ai terminé le tournage d’un film il y a un mois et demi. J’ai joué la mère d’un brillant petit garçon et je travaille sur mon premier scénario.  

Vous voulez passer de l’autre côté de la caméra ?

Je souhaite faire les deux.

Est-ce que ce sera une fiction ?

Oui, une fiction inspirée de réel, prenant place dans un milieu que je connais et d’où je viens. Je travaille avec un très bon producteur pour le moment. J’ai aussi Ken, Paul et Rebecca (O’Brian, productrice ndlr) que je peux appeler pour avoir des avis. Ils me disent si c’est terrible ou pas ! (rires).

Entretien réalisé par Stéphanie Lannoy, Film Fest Gent, octobre 2016.

A lire : I, Daniel Blake, la jungle de l’appareil bureaucratique Britannique

 

La fille inconnue de Luc et Jean-Pierre Dardenne : Le Serment d’Hyppocrate mis à mal – En salle le 5 octobre

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Jenny (Adèle Haenel) est une jeune médecin généraliste dévouée à ses patients. Un soir on sonne à son cabinet. Il est tard. Elle n’ouvrira pas. Elle apprendra le lendemain qu’une jeune femme non identifiée est morte. Rongée par la culpabilité, Jenny va enquêter.

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Les frères Dardenne sont devenus les représentants d’un cinéma social européen, au même titre que Ken Loach ou Mike Leigh avec un palmarès impressionnant : Rosetta et L’enfant ont obtenus la Palme d’or au Festival de Cannes, Le Silence de Lorna y a décroché le Prix du scénario, Le gamin au vélo s’y est attribué Le Grand prix et Deux jours, une nuit a reçu le Magritte du meilleur réalisateur ici, en Belgique.

Plus mature que les films précédents, La fille inconnue est une enquête sur fond d’arrière-plan social. Tout en poursuivant leur démarche de cinéma social emprunt de réel, les cinéastes osent remettre en question leurs habitudes. Depuis quelques films ils distribuent leur premier rôle à des actrices confirmées, contrairement aux précédents ou des non professionnels se voyaient confier le rôle-titre comme c’était le cas pour Emilie Dequenne dans Rosetta ce qui lui avait valu d’ailleurs le Prix d’interprétation féminine à Cannes. Après Cécile de France et Marillon Cotillard (nominée à l’oscar pour son rôle dans Deux jours, une nuit), c’est l’éblouissante Adèle Haenel (César de la meilleure actrice pour Les Combattants de Thomas Cailley) qui va porter ce film en incarnant la sérieuse et dévouée Jenny, jeune médecin généraliste coupable de ne pas avoir ouvert la porte à la victime le soir du drame. On grimpe dans l’échelle sociale avec cette première personnalité à avoir fait des études et qui évolue dans un milieu social plus aisé. Le fond social est cependant bien présent dans le scénario. Jenny refuse la reprise d’un cabinet au profit d’un autre en zone moins favorisée. Elle entretient une relation proche avec ses patients qui le lui rendent bien lui offrant café, gaufres… Elle n’hésite pas à appeler la compagnie de gaz pour la facture de l’un de ses patients diabétiques qui ne peut se déplacer et refuse d’abandonner un stagiaire qui renonce à sa carrière suite au drame alors qu’elle le sait fait pour ça. Bref, Jenny est à l’écoute des autres.

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Le point de rupture pour elle c’est son absence de réaction (elle a refusé d’ouvrir la porte) qui est à l’opposé de ses valeurs et en contradiction totale avec le serment d’Hyppocrate qu’elle a prêté en tant que médecin. Son but étant de sauver des vies, pas le contraire. L’émotion va prendre le dessus sur la raison, Jenny va enquêter coûte que coûte refusant de se résigner. Elle est rongée par la culpabilité : la jeune femme à qui elle a refusé d’ouvrir a été tuée et va être enterrée, sans qu’elle ait été identifiée. Cela provoque son acharnement, elle est obnubilée par son enquête, quitte à prendre des risques. Elle s’installe dans le cabinet face au lieu du drame…

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Comme dans les autres films des « Frères », on est en mouvement et on suit de près le personnage dans sa quête. Le langage du corps est comme toujours bien présent et fort accentué par les gestes du travail du médecin avec ses malades, bien étudiés et reproduits dans un souci de réalisme.

Adèle Haenel est éblouissante en médecin généraliste concentrée sur sa tâche et dévouée à ses patients. On apprécie ce personnage qui se sent responsable et coupable (sans aucun misérabilisme). On la suit volontiers dans ses recherches. Après cette longue et intense enquête on aurait aimé un dénouement un peu plus complexe qu’il ne l’est, puisque tout ce qui y amène est extrêmement bien ficelé. Qu’à cela ne tienne le film reste une très belle œuvre plus mature « des frères ».

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