Nobody has to know, un drame écossais éblouissant de Bouli Lanners

Bouli Lanners quitte les campagnes belges et s’expatrie sur l’île écossaise de Lewis pour y conter Nobody has to know, un drame éblouissant. Evitant les écueils des tournages à l’étranger souvent décevants, le cinéaste déplace sa caméra sur les paysages époustouflants de la côte sauvage de l’île et y place des personnages forts, sensibles et fragiles à la fois, le tout en langue anglaise. Si l’histoire lovée dans son décor écossais rappelle l’adaptation d’un roman du cru, il n’en est rien car le scénario est bien écrit de la main du cinéaste. Une grande oeuvre.
A lire: notre entretien avec Bouli Lanners.

Phil, la cinquantaine, d’origine belge, s’est expatrié sur l’île de Lewis au nord de l’écosse, dans une petite communauté presbytérienne. Un accident vasculaire cérébral le laisse soudainement dépourvu de ses souvenirs. Il ne sait plus qui il est. La généreuse Millie, issue de la communauté va prendre soin de lui.

On l’attendait avec curiosité, notre Bouli Lanners national expatrié outre-manche et l’affaire s’annonçait périlleuse. Il faut saluer le talent du cinéaste qui tient le premier rôle masculin de son long métrage. Dans un jeu à fleur de peau, entouré d’un casting anglais de choix, il endosse le rôle de Phil, ce barbu pas compliqué, qui vit de travaux manuels dans la ferme du coin. La « vieille fille » des fermiers un peu engoncée en tailleur et col roulé noir, c’est Millie, interprétée tout en sobriété et en tension par l’irlandaise Michelle Fairley (Catelyn Stark de la série Games Of Thrones). Seule figure féminine de la famille elle vit entourée des siens et va être amenée à sortir de sa traditionnelle constance. Brian son neveu, est campé par Andrew Still et la lourde figure paternelle, Angus, par Julian Glover (L’Empire contre attaque – Rien que pour vos yeux). Bouli Lanners insuffle du mystère dans ses deux personnages principaux. Cette femme sous tension dont on ne connait pas les motivations a l’air de se torturer religieusement. Cet homme expatrié qui lui-même découvre son torse nu couvert de tatouages, comme des bribes de récit de son histoire personnelle à décoder, l’Écosse tatouée sur le bras droit. Tout est dosé avec justesse dans un récit intime et extrêmement poétique.

Le cinéaste magnifie son art de la narration cinématographique dans un long métrage à la fois intime, délicat et grandiose. En installant une histoire d’amour, de religion, de carcan dans ces lieux balayés par la houle il renvoie ses protagonistes à l’essence de la condition humaine. Les paysages escarpés à couper le souffle sont filmés à l’horizontale. On retrouve l’art de filmer les grands espaces naturels du cinéaste qui cette fois s’offre la côte escarpée insulaire et c’est splendide. Les personnages y évoluent comme dans un tableau. On pense à la peinture du XIXème siècle, au lien pictural de l’image. Frank Van Den Eeden assure la direction photo de ce magnifique visuel magnifié par une ambiance venteuse amenée par une bande-son soufflante. Le spectateur est plongé dans ces éléments naturels, envahi à la fois par le son et l’image. La musique vient comme toujours chez Bouli Lanners ponctuer le récit au moment où l’émotion est à son paroxysme comme par des petits riffs de guitare subtils qui attrapent le spectateur au coeur.