«L’imagination doit entrer en collision avec ce qui se trouve en face de vous», Sven Bresser, Rietland

Une roselière dans un lieu oublié au nord des Pays-Bas, l’Ijsselmeer, où les coupeurs de roseaux travaillent encore à la faux. Un homme, Johan (Gerrit Knobbe), aux traits marqués par le travail dans la nature et le souffle du vent acéré de ces terres sauvages. Le corps d’une jeune femme retrouvé dans un champ. Des paysages sublimes dignes de la peinture flamande. Voilà les pistes pour découvrir Rietland (Reedland), premier long métrage de Sven Bresser qui livre un thriller viscéral, social, psychologique et troublant. Recalé à l’entrée de l‘école de Cinéma d’Amsterdam, le néerlandais a étudié à L’université des Arts d’Utrecht HKU où il déclare ne pas avoir appris à réaliser des films, mais a appris cet art en les visionnant. Il a ensuite réalisé un court métrage, L’été et tout le reste (2018). Rietland était présenté à la Semaine de la Critique du Cannes 2025 avant d’être le candidat officiel des Pays-Bas pour les Oscars. Rencontre avec Sven Bresser venu présenter Rietland au Film Fest Gent 2025.

Comment le projet du film a-t-il commencé ?
Sven Bresser : Sans doute par les paysages. J’ai grandi dans un petit village entouré de roselières. La coupe des roseaux s’est arrêtée au début des années 2000. Nous entretenions le paysage car si l’on ne coupe pas les roseaux, ils envahissent tout. Les organismes de protection de la nature ont donc cherché un nouveau plan d’aménagement pour cette zone. C’est un paysage très ancré dans ma mémoire mais qui n’existe plus à l’endroit où j’ai grandi. J’ai entamé des recherches pour trouver ce même type de paysage et je l’ai trouvé tout au nord des Pays-Bas, assez loin de là où je suis né. J’y ai rencontré les dernières communautés de coupeurs de roseaux. Au moment où l’idée commençait à germer, l’oeuvre de l’artiste Armando, un peintre-poète-musicien néerlandais (1929-2018 ndlr) d’après-guerre m’a particulièrement marquée. Avec cette conception poétique de « paysage coupable » pour décrire l’indifférence de la nature face à la souffrance humaine. Cela m’a donné un autre point de vue sur les paysages que j’ai toujours connus en incluant notamment cette idée de violence à l’intérieur du paysage.

Votre thriller est une fiction habitée d’une forte inspiration documentaire. Je voulais faire un film sur les rituels et le travail connectés au paysage. La seule manière de le faire était à travers les gens qui vivaient là depuis des générations. Connaître la nature et les gens qui y vivent était essentiel pour moi. J’y suis allé trois ans, parfois toutes les semaines ou tous les mois. Un an avant le tournage je m’y suis installé durant quatre mois de manière permanente et j’ai participé aux récoltes avec différents coupeurs de roseaux. Pendant cette période j’ai rencontré à peu près tous ceux qui sont dans le film. Je me suis rendu dans de nombreuses réunions comme celle que l’on voit dans le film.

Pourriez-vous expliquer ce que vous avez fait durant ce temps de recherche de trois ans ? J’avais un appareil photo et un enregistreur de son avec moi. J’ai pris quelques photos, capté le son des roseaux. Je travaillais là de longues journées et parfois le matin un collègue coupeur de roseaux arrivait en bateau. Il s’arrêtait pour discuter dans leur très beau dialecte qui se meurt.
Vous le compreniez ? Maintenant mieux qu’auparavant. A ce moment-là je l’enregistrais pour mieux le comprendre mais aussi pour en saisir le rythme car il ne s’agit pas seulement de l’information qu’il véhicule. On pouvait supposer qu’une scène de dialogue puisse être assez longue et durer plusieurs minutes car le rythme de cette façon de parler est tellement agréable. Tout cela m’aidait beaucoup mais j’ai aussi délaissé l’appareil photo de nombreuses journées juste pour observer, discuter et gagner la confiance de cette communauté soudée assez religieuse. Leur faire savoir le véritable intérêt que l’on éprouve pour leur manière de vivre prend parfois du temps. Je n’appelle pas ça des recherches, je ne suis jamais arrivé avec un crayon pour noter des informations. Il s’agissait de vivre avec eux, ce qui n’est pas toujours facile, les roseaux impliquant un travail dur. Et il faut parfois plusieurs jours avec un homme pour que des éléments intéressants se révèlent. A la fin de la journée notamment, certaines choses utiles pour le scénario apparaissent dans les conversations. L’essentiel du scénario a été écrit avant les quatre mois où je me suis installé là-bas de manière permanente. La plupart de ces expériences vécues sur place ont influencé le ton et le rythme du film pour en capturer l’essence.

Diriez-vous que votre démarche s’apparente au documentaire ? L’idée me plaît beaucoup mais je n’ai jamais réalisé de documentaire auparavant, mes court-métrages sont aussi des fictions dont un film tourné en Corse. J’ai travaillé là-bas également avec des acteurs non professionnels dans des lieux très spécifiques. Pour chacune de ces expériences j’aurais souhaité passer beaucoup de temps sur place mais il n’y avait pas assez d ‘argent. Rietland est la première opportunité où j’ai vraiment pu prendre le temps pour étudier le mode de vie des habitants. Pour la plupart de nos références visuelles nous avons regardé de nombreuses peintures et photos. Les films étaient en majorité des documentaires hollandais mais aussi un film Français, Le cousin Jules (de Dominique Benicheti ndlr) qui dépeint la paisible vie d’un fermier d’une manière intime et poétique. On s’est inspiré également du réalisateur italien Vittorio de Seta qui a fait des documentaires et court-métrages juste après la seconde Guerre Mondiale sur les habitants du sud de l’italie.

Aviez-vous des références en terme de films de fiction ? Nous avons regardé des films avec mon Directeur de la Photographie (Sam Du Pon ndlr) et portons en commun certaines références. Nous convenons toujours de regarder des films deux ou trois mois avant le tournage puis nous arrêtons car il faut construire notre propre création. Les références officielles pour ce film étaient The Tree of the Wooden Clogs de Ermano Olmi. Les journalistes y font référence ainsi qu’a L’Humanité de Bruno Dumont. Nous n’avons jamais regardé ce film pour Rietland, mais je l’ai vu dans le passé et il est dans mon coeur. Je l’ai découvert quand j’étudiais le cinéma. Il a changé mon regard sur les films. Mon Directeur de la Photographie le connaît également par coeur. L’âme de ce film habite aussi le nôtre, mais nous avons passé l’accord de ne pas trop regarder le cinéma de Bruno Dumont pour éviter d’être trop facilement influencés. Nous voulions faire quelque chose de personnel, bien que je me rende compte des similarités.


Vous dédicacez ce film à votre mère. Ma mère m’a appris à regarder les roseaux. Elle était photographe et dans les années 90 la plus grande partie de son travail se concentrait sur les paysages de roseaux autour de notre village. Quand j’étais jeune je trouvais son travail ennuyeux, je ne le comprenais pas. Elle était passionnée par les paysages. Il y a six ans j’ai revu ces images qui ont réveillé chez moi la mémoire de ces paysages disparus. C’est le point de départ essentiel du film.

Les images de votre film sont très picturales, elles évoquent également la peinture. La peinture a été plus que les films une vraie inspiration pour le film. Les peintures de paysages du 19e siècle, hollandaises mais aussi françaises, comme Millet ou Camille Corot. J’ai lu cette phrase dans un journal de Camille Corot, « Si vous voulez peindre un paysage vous devez d’abord très bien le connaître ». En tant que cinéaste vous pouvez être tenté par la paresse, appuyer sur un bouton et le capturer. Je suis convaincu que si vous voulez filmer un paysage de la façon la plus honnête possible vous devez l’aimer et le connaître. Cela m’a inspiré et poussé à être présent sur place un long moment. D’une manière plus pragmatique il y a cette scène où la caméra flotte parmi les roseaux, va vers les arbres et revient alors qu’un vent très violent se lève. Il était nécessaire de connaître le lieu. Nous avons dû nous y prendre à trois fois pour tourner cette séquence car le vent ne correspondait pas tout à fait. Il faut réellement bien connaître les lieux. Il ne faut pas trop d’arbres parce qu’ils ne bougeront pas comme vous le souhaitez… Vous pouvez uniquement saisir ces détails en ayant une très bonne connaissance de l’environnement.

Vous jouez avec le clair-obscur dans votre film. Comment écrivez-vous pour obtenir une image si proche de la perfection? J’écris à partir des images que je dois transformer en mots. Dans mon scénario j’essaie de décrire ce que l’on voit consciemment et en tournant un film il faut bien sûr laisser libre court à l’imagination. L’imagination doit entrer en collision avec ce qui se trouve en face de vous, ce qui est devant l’objectif ou en dehors du cadre. Vous devez imaginer et être ouvert aux coïncidences. Les images sont essentielles pour moi, j’essaie de créer une histoire à partir d’elles.

Comment avez-vous rencontré et choisi l’acteur principal, Gerrit Knobbe ? J’ai rencontré Gerrit pour la première fois lors d’une petite réunion à propos des importations chinoises. Les discussions étaient assez fortes entre les huit hommes mais Gerrit était assis face à moi, silencieux durant une heure trente. Il regardait ses mains que je regardais aussi. Il m’intriguait. Quelques semaines plus tard je me suis dit que je devais rencontrer cet homme. Il était gentil, très ouvert et doux, avec presque quelque chose d’enfantin. Il m’a montré des choses. Cela créait un grand contraste avec ce qu’il avait laissé paraître. C’est l’une de ses contradictions que l’on ne distingue pas bien dans le film mais qui fait partie de son personnage. J’ai ensuite parlé de cet homme aux mains qui ne mentent pas à mon producteur. Gerrit est un homme exposé aux éléments, à la météo. Les roselières reflètent le soleil presque comme la neige. Etre là six jours par semaines six mois par an transforme le corps. J’ai aussi aperçu des contrastes dans sa personnalité qui pourraient convenir au personnage. A partir de là a commencé un long processus. Je ne lui ai pas tout de suite demandé s’il voulait jouer le rôle principal. Je l’ai invité à une audition car nous allions caster de nombreux hommes de la région. Il n’était pas très enthousiaste à cette idée, mais sa femme l’a convaincu d’aller à la première audition. Nous nous sommes ensuite revus plusieurs fois, ce qui nous a permis de mieux nous connaître. Il aimait notre manière de travailler et les gens avec qui je travaillais comme le Directeur Photo. Nous avons lu le scénario ensemble. Je ne procède jamais de cette manière habituellement avec des acteurs non professionnels car cela peut casser une partie de leur personnalité à laquelle je m’intéresse, mais c’était essentiel pour ce film dans lequel nous explorons des thèmes complexes et une ambiguïté morale difficile. Il était important pour moi que Gerrit sache exactement quel type de film nous faisions. Nous avons lu le scénario ensemble avec sa fille, sa femme, mon producteur et moi sur leur table de cuisine. C’était très émouvant. Il a ensuite accepté de faire partie du film.

Le cinéma véhicule toute une tradition liée aux gestes du travail. Ici ils sont très précis. Durant les quatre mois avant le tournage quand je vivais là-bas, je coupais des roseaux toute la journée avec les gens. Je ne suis pas expert mais j’essaie de savoir comment faire et d’être le meilleur que possible afin de pouvoir le capturer le geste. J’ai travaillé de nombreuses heures dans les roseaux.

La bande-son est très organique et singulière. Le compositeur Mitchel Van Dinther de son nom d’artiste Jameszoo est un célèbre musicien d’avant-garde des Pays-Bas. Il m’a appelé juste après avoir lu le scénario et m’a dit « j’ai entendu le souffle du vent ». J’avais écrit en écoutant des instruments à vent comme la clarinette. Nous étions sur la même longueur d’onde. Nous avons travaillé ensemble avec un clarinettiste spécialisé dans les techniques étendues. Il peut obtenir de son instrument des sons qui ne ressemblent pas à l’instrument lui-même. Il y a beaucoup de complexité et d’ambiguïté dans le son. Le film traite aussi de la montée de la tension à l’intérieur de quelque chose et de la libération de cette tension. On le voit dans le ciel quand la pluie tombe, ou dans le personnage de Johan. Cela réside aussi dans la composition elle-même, on entend comme une tension qui croît par ces instruments. Nous avons essayé de créer une unité qui vienne du paysage et ne ressemble pas trop à une bande originale.

Rietland est aussi un thriller social. Vous souhaitiez également témoigner de ce qui se passe dans cette région aujourd’hui, avec tous ces coupeurs de roseaux qui font face à l’Europe et à la Chine ? Parler de ces sujets économiques et sociaux n’était pas l’idée première. Mais dès que j’ai vu ces paysages et l’artisanat étroitement liés à ces bouleversements politiques et économiques auxquels nous assistons partout dans le monde, en Argentine, en Inde, en France mais aussi aux Pays-Bas, c’est inévitablement devenu une part du film. Cela touche à la question centrale que nous essayons d’explorer : d’où vient le mal, de l’extérieur ou de l’intérieur ? Et à ce personnage confronté au mal qui découvre qu’il peut aussi avoir en lui une part sombre. A un niveau social et économique les hommes ressentent que leur mode de vie est menacé par un inconnu insaisissable à l’extérieur, comme ce village de l’autre côté du lac. Les tensions socio-économiques existent à des niveaux très différents dans le film.

Dans votre village les coupeurs de roseaux refusent d’utiliser les machines tandis que dans l’autre village ils acceptent… Pourquoi les premiers appellent ils les seconds « trooters » ? Il s’agit d’un nom fictionnel pour se moquer d’eux que j’ai emprunté du petit village d’où je viens. Avant ma naissance des rivalités entre les villages existaient et trooter était le nom d’un des villages voisin du mien. J’aimais le son phonétiquement et le mot. C’était aussi un mot que les habitants pouvaient possiblement prononcer dans leur dialecte. Il existe ces rivalités dans les villages où nous filmons mais pas autant que ce que je décris. J’essaie d’approcher ces communautés presque comme des états-nations. Ils ont leur propre drapeau, leurs chansons, leurs rituels et nous tournons à l’intérieur des frontières de cette terre, de cette nation. Ils se protègent des étrangers venus d’un autre village à celui-ci, de l’autre côté du lac. J’essaie aussi d’évoquer le tribalisme que l’on observe dans le monde d’aujourd’hui. Nous l’avons ressenti de manière très spécifique mais ces éléments fictionnels, tous les lieux, tous les noms des villages sont également inventés. Il est important pour moi de ne pas dire quelque chose d’uniquement anthropologique sur les gens qui vivent là. J’espère que cela peut-être universel, un symbole pour des communautés en Argentine, en France et même pour la Hollande.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Film Fest Gent 2025.
Portrait de Sven Bresser copyright Janniek Sinnige.