« On peut se transformer en permanence, c’est comme ça qu’on est libres », Julia Ducournau réalisatrice de Grave, à propos de la Métamorphose – Entretien

Présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes, Grave avait défrayé la chronique. « Horreur » « cannibale » sont les mots qui jaillissaient dans les médias en l’évoquant. Spectaculaire et magistral, voici ce que l’on pourrait en dire. On est forcément intrigué de connaitre le cerveau créateur de cet ovni du cinéma français qui a osé exploser les normes et montrer un cinéma mêlant les genres. Une femme, Julia Ducournau, diplômée de la FEMIS a réalisé cette pépite. Julia Ducournau était au Festival de Gand pour y présenter Grave qui y a remporté l’Explore Award 2016. L’occasion de lui poser quelques questions sur son film.

Stéphanie Lannoy : Est-ce compliqué de réaliser un film de genre en France ?

Julia Ducournau : Le fait que mon film soit un cross-over dérangeait. En France on n’a pas l’habitude de mélanger les genres. On est sur de la comédie, du drame ou autre, mais en y intégrant de l’horreur c’est assez rare. Faire accepter l’aspect protéiforme du film était donc un peu compliqué, surtout que c’est mon premier long-métrage. On a passé le CNC trois fois. Ils ne pouvaient se baser que sur mon premier court-métrage, également un cross-over. De très gros partenaires se sont engagés tôt dans le projet, notamment Canal plus et Wild Bunch. C’était un pari et je suis ravie qu’ils l’aient fait.

D’où vient l’histoire du film ?

Avec mon futur producteur à ce moment-là (Jean Des Forêts ndlr), on avait envie de faire un film sur le cannibalisme. Le seul intérêt pour moi était que le personnage principal soit cannibale. Il fallait aussi faire ressentir aux spectateur ses émotions, ses sentiments, son changement, leur faire comprendre ce qui lui arrive. Jean était partant et cette idée-là est devenue un challenge scénaristique.

Votre récit contient de forts partis pris, dont l’évolution de ce personnage…

Je suis scénariste de formation, le premier abord du film c’est l’histoire que je vais raconter et pourquoi. C’était très excitant de créer un personnage auquel on s’attache beaucoup dès le début, qui est très identifiable et qu’à un moment, il commette un acte que normalement on rejetterait en bloc. Mon challenge était : comment maintenir l’empathie des spectateurs sur lui et plus que ça, comment réussir à leur faire avoir peur pour lui et à l’aimer ? Il fallait que l’on comprenne sa trajectoire alors que normalement, on la qualifierait d’inhumaine ou monstrueuse.

Les deux soeurs entretiennent un rapport entre amour et haine pour exister…

Elles ont ce rapport fusionnel. Justine risque de mourir parce qu’elle est trop écrasée par sa soeur et en même temps Alexia est le totem du bizutage, de l’establishment. Leur trajectoire à toutes les deux est semblable à une cellule du corps humain qui se divise, qui fait la mitose. Ces deux cellules deviennent très similaires mais sont en fait complètement différentes.

C’est votre troisième film avec Garance Marillier, qui joue Justine…

Ca fait dix ans qu’on bosse ensemble. Il y a beaucoup de confiance entre nous deux. Elle est un peu ma petite soeur, nous sommes très proches. Ca se chamaille beaucoup, mais en même temps on sait que l’on fait de belles choses ensemble et on se fait une confiance aveugle.

Comment avez-vous découvert Ella Rumpf ?

Je l’avais vue dans un film suisse-allemand qui s’appelle Chrieg. Elle jouait une skinhead qui ne traîne qu’avec des mecs. Elle dégageait une telle puissance ! Je n’en revenais pas que c’était une fille qui jouait ça. J’étais scotchée par le jeu, surtout par son corps. Je me suis dit que ça allait bien fonctionner avec Garance qui joue beaucoup avec son corps aussi. Moi-même je ne dirige quasiment que sur les corps. Je suis donc à la recherche de gens qui sont très incarnés d’une certaine manière dans la vie. Et pour Rabah (Naït Oufella ndlr) c’est la même chose… il a vraiment un truc. En casting il m’a beaucoup fait rire. Il est tellement intelligent. C’est un rappeur à la base. Je pensais que ce ne serait pas facile pour lui de jouer un homo. Au contraire, il était hyper content de jouer un vétérinaire homo qui s’appelle Adrien. Pour une fois, on lui proposait un rôle différent de celui d’un dealer de cité. Sa seule crainte était que je modifie le prénom. Il m’a raconté que parfois au début d’un film il s’appelle Nicolas et le prénom change en Miloud parce qu’il a une tête d’arabe.

Est-ce un conte fantastique ?

Ce n’est pas fantastique, le cannibalisme existe. Elle s’appelle Justine en référence à Sade. On est dans l’univers du conte moral. Pour moi, c’est une tragédie grecque.

Etes-vous influencée par la mythologie ?

Par les mythes grecs et par la Bible. Et aussi par toutes les représentations qu’on a de la famille dans la peinture ou dans la sculpture comme Abel et Caïn, Abraham qui veut tuer son fils Isaac, Ugolin qui mange ses enfants, c’est hyper violent et il existe beaucoup de cannibalisme dans ces histoires. C’est vraiment fondateur de l’humanité, on sait que c’est mal et en même temps c’est en nous, alors comment fait-on quand on arrive à se le figurer dans la tête pour ne pas se dire qu’on est des monstres ? C’est une forte schizophrénie de masse !

Traiter du cannibalisme c’est osé…

On dit du meurtre, de l’inceste et du cannibalisme qu’ils sont les trois tabous de l’humanité. Certaines tribus mangeaient les corps de leurs ennemis pour avoir leur force. Le cannibalisme est purement humain alors que tout le monde qualifie les cannibales de vampires ou de monstres. Ce qui m’intéresse, c’est de confronter le spectateur avec cette facette de l’humanité qu’on essaie toujours de rejeter en bloc ou de nier, parce qu’elle nous fait peur. Se tenir en contact avec toutes les parts de l’humanité, savoir de quoi on est capables permet de grandir et de se construire moralement.

Dans la séquence de la couette, on pense à La Mouche de Cronenberg. Avez-vous beaucoup travaillé sur la métamorphose ?

Je travaille toujours autour de la métamorphose des corps. Ici j’y adjoins une métamorphose morale. La métamorphose c’est l’anti-déterminisme par excellence. Cela signifie que l’on peut avoir tous les vices, toutes les peaux que l’on veut dans notre vie, et que l’on peut échapper à tout, aux mots aux regards, on peut se transformer en permanence et c’est comme ça qu’on est libres. Mon film parle beaucoup de déterminisme et d’anti déterminisme. Le cannibalisme représente ça aussi. De la même manière, la relation qu’il y a entre Adrien et Justine est elle-même indéfinissable, elle sort de tous les carcans. C’est une rencontre absolue. Et l’absolu sort de tout déterminisme. La métamorphose permanente est une forme d’absolu. Il y a aussi l’anti- déterminisme familial, une manière de prendre du recul pour exister et l’anti-déterminisme social avec un gros fuck à la société qui est assez clair dans le film ! (rires). La métamorphose pour moi se voit d’abord dans les corps et ensuite dans les esprits. Le corps est vraiment une porte pour l’esprit chez le spectateur comme chez le personnage d’ailleurs.

Le film est accueilli très positivement, quels sont vos impressions face à cet accueil ?

Je suis hyper contente ! (Rires). Cannes a été une surprise parce que j’ai fini le film trois jours avant le Festival. J’ai été vraiment propulsée de la salle de mixage à Cannes. C’était une grosse surprise. Personne ne l’avait vu en dehors de l’équipe et ça continue, ça marche très bien à l’international. Je suis très heureuse car quand on crée un film comme ça et que l’on a un peu l’impression d’être un ovni, en France, on ne sait pas trop à quoi s’attendre. J’avais peur qu’on me rejette totalement. Voir que j’ai été comprise est hyper émouvant.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Film Fest Gent, octobre 2016.

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