Entretien avec Sean Baker et Chris Bergoch pour The Florida Project – Quinzaine des Réalisateurs, Cannes 2017

The Florida Project, un coup de projecteur corrosif sur une Amérique de seconde zone en suivant ses enfants faire les 400 coups – Quinzaine des Réalisateurs, Cannes 2017

The Florida Project de Sean Baker est présenté à La Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes. Ce film dénonce le drame d’une Amérique à deux vitesses en présentant les locataires des motels comme un dernier lieu d’habitation possible faute de moyens, à travers les yeux d’une héroïne de 6 ans et de ses amis, livrés à eux-mêmes dans le décor faussement enfantin environnant Disneyworld. Sean Baker et Chris Bergoch, (scénariste, producteur) avaient déjà collaboré sur Tangerine, Starlet et renouvellent l’expérience avec ce long métrage très réussi.

Stéphanie Lannoy : Chris Bergoch, le film est-il basé sur une idée à vous ?

Chris Bergoch : J’ai découvert ces familles qui vivaient dans les motels car je faisais de la route régulièrement dans cette région. Je ne connaissais pas cette triste situation qui existait dans l’ombre du royaume de Cendrillon. Cela ressemble a un conte tragique. J’ai alors commencé à jouer au détective. Ces enfants trouvaient encore le moyen de s’amuser grâce à leur imagination y compris sur les parkings, c’est ce qui m’a interpelé. J’ai appelé ce gars qui est juste là (il montre Sean Baker) et je lui ai dit « C’est le début d’une histoire à raconter » (Rires).

Comment travaillez-vous ensemble ?

Chris Bergoch : Nous avons des sensibilités différentes que nous confrontons. Nous n’avons jamais besoin d’argumenter, les idées fonctionnent ensemble directement, elles se complètent.

Sean Baker : Nous écrivons d’abord un traitement. Ici, nous devions toujours être dans le point de vue des enfants, c’était notre point de départ. Les petites canailles sont des courts-métrages créés entre 1922 et 1938 par le producteur Hal Roach qui nous ont inspiré. C’est la même idée d’une certaine manière. Ces films géniaux réalisés pendant la grande dépression se penchent sur le côté comique des aventures de ces enfants. Ce que nous avons fait ressemble à cela mais 100 ans plus tard. Je pense que la situation est la même aujourd’hui.

Est-ce compliqué de produire un film qui critique la société américaine ?

Sean Baker : Le Premier Amendement est une bonne chose ! Nous pouvons encore dire ce que nous voulons, mais pour combien de temps encore ? (rires). En terme de liberté créative cela ne pose pas de problème. Pour trouver des financiers qui prendraient ce risque, j’ai eu beaucoup de chance, Tangerine nous a ouvert les portes. June Pictures a voulu financer le projet. Andrew Duncan qui dirige cette société est quelqu’un de conscient et de très engagé socialement. Il a notamment produit ce documentaire Joshua vs super power de Joe Piscatella sur ce jeune activiste à Hong Kong. Nos financiers sont très attachés à la politique qui est en train de changer, donc je pense qu’il a apprécié ce sujet.

Plusieurs films aux États-Unis montrent maintenant des oubliés de la société d’une manière plutôt soft et chaleureuse avec des personnages plutôt réalistes comme dans American Honey. Pensez-vous que votre film fait partie d’un mouvement dans le cinéma américain qui montre ce genre de choses ?

Sean Baker : La classe sociale pauvre aux États-Unis a toujours été montrée au cinéma mais je pense qu’il y a dû y avoir des changements. A propos de cette manière d’approcher les gens d’une manière gentille, correcte : je pense que lorsque vous sanctifiez un personnage vous le perdez, car il n’est tout simplement plus humain. C’est la grande différence dans le monde par rapport au cinéma. Nous voulons écrire nos propres personnages et je privilégie une approche d’égal à égal avec eux. Je pense que c’est la meilleure manière pour le public de les reconnaître et de s’y projeter.

Chris Bergoch : si vous vouliez tourner un gros film hollywoodien, je suis sûr que Moonee paraîtrait trop déplaisante. Ce serait la même chose avec Halley. Il s’agit de plonger dans le combat extrême de cette femme et de voir ce à quoi elle est poussée.

Pensez-vous réaliser un film hollywoodien un jour ?

Sean Baker :  Hollywood c’est effrayant, car actuellement on y produit seulement des films de superhéros. Ce ne sont plus les années 70 ou les studios supportaient la création. Et Hollywood a très peur du cinéma indépendant qui offre un regard différent et peut-être moins accessible, parce qu’il y a trop d’argent en jeu.

Willem Dafoe porte un nom connu et participe au film, il est gérant du Motel…

Sean Baker : Si j’avais choisi un autre nom d’acteur, il est possible qu’il ait desservi le film. Willem a quelque-chose d’unique. Je savais que je pouvais lui faire confiance, qu’il était prêt à se transformer. Il souhaitait rencontrer des managers de motel le long de cette route 92 et il y a aussi rencontré des gens. Lorsque que nous étions en post-production à New York avec notre étalonneur qui est originaire de Floride et qu’il a vu Willem Dafoe il nous a dit : « Je peux vous dire que c’est un vrai mec de Floride celui-là ! » (rires). Willem a juste intégré tout cela, il a l’instinct pour le faire.

Vous êtes habitué à mélanger acteurs professionnels et amateurs, avez-vous travaillé différemment cette Fois-ci ?  Sean Baker :  C’est toujours différent, cela dépend des individus. Dans ce cas-ci, Willem a été tellement ouvert, patient et gentil, prêt à aider tout le monde, à aller là où ils devaient aller. Mais parfois cela ne fonctionnait pas. Dans quelques scènes nous avions ces incroyables personnages que nous avions trouvés dans ce motel. Nous les avons mis avec Willem et parfois cela ne marchait pas. Mais il était toujours prêt à ce genre d’expérimentation. Les enfants le voyaient comme le « bouffon vert » (Un personnage machiavélique de Spiderman ndrl). Je pense que Halley avait la pression la plus forte parce qu’elle a 22 ans et qu’elle est très consciente. Elle disait qu’elle travaillait avec un nommé aux Oscars alors qu’elle n’avait jamais joué auparavant. Ils ont eu une longue scène de cinq minutes ensemble. Je suis très fier d’elle. Elle s’en est très bien sortie.

Quelles étaient les mots clés pour le style visuel du film ?   Sean Baker : Le code d’Alexis Zabé, notre Directeur de la Photographie est probablement le meilleur pour ça. Il disait « Myrtille, Glace, friandise amère ». Le film est le résultat de ça, donc je suis heureux ! (rires). La plupart du temps, nous cherchions ce côté pop que nous avions découvert dans Tangerine, nous voulions aller un peu plus loin, embrasser ces couleurs, les relever d’un degré, c’est comme ça que nous en avons discuté. Quand vous êtes enfant les couleurs paraissent plus fortes, les choses sont plus lumineuses.

Ce projet vous a-t-il pris beaucoup de temps ?  Chris Bergoch :  Les débuts étaient en mars 2014 et le tournage en juin 2016.

Sean Baker : Nous avons fait plusieurs voyages là-bas parce que la mère de Chris vit à Orlando. Il a fait plusieurs voyages juste pour faire ses recherches.

Chris Bergoch : Ce que j’aime dans ce projet c’est que nous nous sommes immergés dans ce monde bien avant d’avoir commencé à écrire. Nous avons fait une sorte de travail journalistique. Nous sommes allés dans d’autres motels, avons rencontré les gens en leur demandant de nous expliquer leur vie et la plupart nous ont ouvert les bras. Et même si cela n’avait pas réellement à voir avec le film, nous y avons écouté des histoires. Cela a aussi contribué à nous plonger dans cet univers. Je préfère écrire quelque chose qui vient de l’intérieur du monde que de porter un regard extérieur.

Sean Baker : Je vais souvent au Walmart pour faire des castings. C’est alors qu’une femme est arrivée au coin de la rue, totalement tatouée, une mère de 30 ans avec son enfant et ils s’amusaient. Nous avons fait cette scène au magasin avec Halley et Moonee. Nous l’avons interviewée et avons constaté qu’une grande partie de sa vie avait déjà été écrite dans le scénario. Je pense que cela vient du fait que nous nous sommes documentés. Vous savez, nous ne sommes pas de cette communauté. On a eu la chance d’être issus d’autres endroits. Passer tout ce temps là-bas nous a permis de le ressentir, d’être responsable dans notre écriture et de représenter correctement ces gens.

Comment avez-vous fait pour convaincre les parents de Brooklynn et les autres de laisser jouer leurs enfants dans le film ?   Sean Baker : Brooklynn nous a impressionnés dès le départ. Une fois que nous avons pris la décision finale pour elle et les autres enfants, nous avons rassemblé les parents. Nous leur avons expliqué que nous aimions leurs enfants et que nous souhaitions les faire participer à ce film. Ils devaient comprendre à ce moment-là que le langage serait grossier. Les enfants en entendraient et devraient en dire. Nous devions en discuter et voir avec eux comment nous allions faire et approcher ce sujet. Ils étaient tous des parents responsables et ont dit oui, en expliquant à leur enfant la manière dont on allait dire ces mots : « Ce sont des mots que les gens ne devraient pas dire mais tu joues un personnage donc on peut les utiliser le temps de tourner la scène mais ensuite plus, parce que ces mots sont insultants ». C’est comme cela que c’est arrivé.

Qu’est-ce que faire partie de la sélection de Cannes représente pour vous ?

Sean Baker : Tout le monde vient partager énormément dans ce lieu. Cette ville est aussi la plus touristique du monde. C’est très intéressant de venir partager des choses ici, c’est un phénomène et ça ne se refuse pas.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, mai 2017, 70e Festival de Cannes.

The Florida Project, La critique