« Je désirais que l’on ressente le film par les émotions » Entretien avec Sara Forestier pour « M »

On connait Sara Forestier actrice de cinéma et de théâtre, moins la réalisatrice. Celle qui était découverte en remportant le César du Meilleur espoir féminin pour L’Esquive d’Abdellatif Kechiche et celui de la Meilleure actrice pour le Nom des Gens de Michel Leclerc, crevait aussi l’écran dans Suzanne de Katel Quillévéré, a tourné une trentaine de films. Elle est aussi scénariste et réalisatrice et a signé 3 courts métrages. M son premier long métrage est une belle fable d’amour moderne et bouleversante entre deux personnages attachants, qu’elle interprète avec Redouanne Harjane. Plébiscité à la Mostra de Venise M y a remporté le Label Europa Cinemas du Meilleur film européen et deux Prix Fedeora, Meilleur Réalisateur débutant et Meilleur Acteur. Sara Forestier accompagne son œuvre au FIFF.

Stéphanie Lannoy : Réaliser était une envie de longue date ?
Sara Forestier 
: J’ai eu l’idée de ce film quand j’avais 15 ans, avant mes court-métrages. J’ai commencé à jouer la comédie et puis cette histoire m’est arrivée. J’étais en couple avec un garçon et je me suis rendue compte après coup qu’il ne savait pas lire. J’ai eu envie d’en faire un film.

Est-ce compliqué d’écrire un scénario à partir de sa propre histoire ? On part toujours d’idées, de détails que l’on a entendu ou vécu. Le plus compliqué est ensuite de parvenir à déchiffrer son inconscient. Qu’est-ce que vous voulez vraiment raconter, pourquoi on a choisi cette histoire. C’est un processus un peu flou l’écriture, la création. Il faut laisser parler son inconscient. J’ai écrit pendant huit ans.

Comment cette histoire est-elle devenue un film ? Mon désir de cinéma était là car je trouvais cette histoire cinématographique, ce garçon qui cachait quelque chose… Je me suis rendu compte que ce qui tenait vraiment le film sur toutes ces années était finalement le ventre, c’est-à-dire les traumas personnels, la peur de ne pas être aimé pour ce que l’on est. La rencontre amoureuse est vivifiante mais les névroses ressortent très fort comme la violence d’une intimité. Quand on est dans une vraie intimité avec quelqu’un, on retrouve son animalité, un état de présence pure. On n’est plus dans une anesthésie de soi-même, cela révèle qui l’on est vraiment. Ce paradoxe fait que beaucoup de couples volent en éclats parce que dealer avec des névroses qui ressortent est très compliqué. La peur de l’abandon est commune a beaucoup de gens dans les histoires d’amour. Ce paradoxe est très fort mais donne au film une tension, ce mouvement intérieur hyper intéressant à filmer.

Comment avez-vous construit les personnages ? On laisse parler son inconscient et les personnages existent presque de manière autonome. Je souhaitais aller le plus possible dans une véracité, ne rien rajouter au personnage. J’écoutais leur intériorité, comment ils réagiraient à telle situation. Il y a une forme d’écoute, c’est très bizarre on est presque comme des moines au service de personnes quand on écrit.

Interpréter Lila était une évidence ? Pas du tout. J’avais choisi une comédienne qui n’a plus pu faire le film, donc j’ai été obligée de l’interpréter.

C’est pour le bien du film en même temps, non ? C’est la vie du film. Maintenant que c’est comme ça je me dis que c’est une évidence, je n’aurais pas pu faire autrement parce que je l’ai vraiment fait de l’intérieur ce film.

Jouer quelqu’un de muet est particulier… On est libéré d’une certaine manière quand on peut s’exprimer simplement. C’est le cas de Lila. Ce qu’ils se disent, je pense notamment à la scène dans la voiture, est très dur pour elle. Mais on voit bien que dans les moments où ils sont le plus intimes ensemble, tout se joue dans les regards.  Elle a besoin de ce qu’il lui dit, mais c’est son regard bienveillant qui l’apaise plus que le reste. On en revient toujours à la question de l’animalité. Quand vous êtes avec quelqu’un de manière très intime, ce qui vous marque, ce qui reste, ce ne sont pas les mots.

Comment avez-vous choisi Redouanne Harjane pour interpréter Mo ? J’ai casté 600 hommes et il est arrivé dans les derniers. Redouanne est très différent du personnage, mais j’ai vu chez lui une autodestruction, une grande violence et un désamour que je trouvais très présents et qui ont constitué le fil sur lequel je me suis accroché pour lui.

Ce personnage de caïd est aussi capable d’amour et de douceur… Oui mais on désacralise aussi le masochisme dans le film. Au début le fait que ces deux personnages prennent sur eux est presque noble. Ils se font du mal à eux-mêmes plutôt qu’aux autres. Au final, on se rend compte que ce n’est pas si bien que cela de se faire du mal à soi-même, ça n’est pas plus beau. Et je trouve qu’il incarne beaucoup ce malaise dans la deuxième partie du film, on voit une vraie souffrance. Le film prend vraiment sa dimension dans cette dernière partie.

Ça doit être impressionnant dans de diriger Jean-Pierre Léaud… On ne le dirige pas, c’est un homme fait pour le cinéma, pour être filmé, d’ailleurs il l’a été depuis son enfance. Il a été vers ça, l’a cherché. On dirait qu’il est plus vivant devant une caméra.

Pourquoi l’avoir choisi pour incarner le père de Lila ? J’ai vu quelques personnes, mais j’ai vu une photo de lui avec ses longs cheveux noirs. Je ne voulais pas de dimension sociale dans mon film, je n’aime pas ça. Je ne voulais pas que ça passe par l’intellect, je désirais que l’on ressente le film par les émotions. Il a une déception amoureuse, a perdu sa femme et on sent qu’il est complètement à l’ouest. Ses longs cheveux noirs me faisaient penser que ça pouvait être un amoureux déçu, meurtri. C’est pour ça que je l’ai rencontré, j’ai découvert alors toute sa folie enfantine. Je me suis dit que c’était exactement ça que je voulais pour le personnage du père. Je voulais que le père soit à l’ouest mais qu’il ne porte pas de caractéristique sociale comme l’alcoolisme par exemple. Qu’il soit juste fou sans autre explication que d’avoir perdu sa femme était ce que je préférais.

Soraya, la petite sœur de Lila, est un sacré personnage… Liv Andren est une grande actrice. Durant le casting on m’a déconseillé de la choisir car elle ne voulait pas faire ce qu’on lui demandait. L’idée me plaisait et j’ai voulu la voir. Elle avait effectivement rembarré la directrice de casting en disant que sa question était pourrie et elle avait raison ! (rires). Lors du casting, avant de faire jouer des scènes je pose beaucoup de questions aux acteurs. Je donne un questionnaire de 10 questions, souvent très intimes d’ailleurs et je regarde leurs réactions. Ca m’intéresse souvent plus que les scènes. J’ai ensuite fait revenir Liv en casting, on a travaillé. Elle était exceptionnelle.

Vous avez une grande expérience de comédienne, comment se passe la direction d’acteurs ? J’exige beaucoup parce que quand je travaille je me donne totalement, je suis dévouée à un metteur en scène. J’ai une attente similaire de la part de mes comédiens et parfois c’est dur. C’était un premier film pour Redouanne. Il a appris pendant le tournage que cela demande une vérité totale, on ne peut pas tricher devant la caméra. Et ça a été très dur pour lui, pour moi aussi parce qu’il fallait que je l’emmène à des endroits où il était incapable d’aller seul. Avec les autres comédiens ça s’est passé différemment. J’ai amené Jean-Pierre Léaud vers une noirceur, une dureté qu’il avait en lui, même si ce n’est pas ce que l’on voit au premier abord. C’est paradoxal, on lui voit une bienveillance totale et à certains moments il a des regards d’une dureté qui sont très très beaux, j’en étais très heureuse. Je devais tout de suite expliquer à Liv que je n’attendais pas d’elle ce que l’on attend d’une enfant. Dans certaines prises j’étais même très directe avec elle, un peu comme l’est le personnage de Mo. Si elle faisait fausse route je lui disais de manière très crue : « ne fais pas la gamine je ne veux pas une gamine ». Il fallait qu’elle se libère. La sœur de Mo est exceptionnelle, je n’avais pas grand-chose à faire, elle avait cette tragédie sur son visage. J’aime beaucoup cette actrice. Elle porte des regards magnifiques sur son frère. La mère de Mo, Djouhra Lacroix est une chanteuse qui n’avait jamais joué la comédie. J’ai eu une évidence sur photo et puis je voulais une femme qui soit plus une femme qu’une maman.

Elle a un peu oublié son fils… Oui et pour le prof, Nicolas Vaude, je voulais une forme d’exaltation. Il a fallu le ramener vers un mode plus réaliste et je l’ai épuisé en faisant des prises ! De toutes façons, j’avais 200 heures de Rushes, je suis quelqu’un qui fait beaucoup de prises pour chercher la vérité.

D’où viennent les citations du film ? Ce sont les poèmes d’un inconnu que j’ai trouvé sur internet et je les ai retravaillés. C’est une expérience de littérature. On parle de littérature dans le film, c’était important pour moi qu’il y ait une pureté d’évocation des mots. Que provoque la simple puissance d’évocation des mots ?

La musique du chanteur Christophe ajoute la poésie au récit, comment en êtes-vous venu à collaborer ? On est amis depuis dix ans, on se ressemble beaucoup dans la manière d’être et il ressemble beaucoup au film.

Dans quel sens ? Son univers a quelque chose de très frontal, l’émotion prime avant tout et il a une forme de romantisme cru. Sa musique a le même parfum que mon film. It must be a Sign quand Lila et Mo font l’amour, est l’une de mes musiques préférées depuis très longtemps.

L’accueil à la Mostra de Venise était une surprise ? En plus on a eu trois prix, c’était génial ! C’était aussi la première projection en public, là c’est la troisième.

Accompagner le film à Namur c’est important aussi ? Ca l’est, puisque je suis là ! Même si je fais une projection pour une personne je suis la plus heureuse du monde. Si j’arrive à voir dans les yeux de quelqu’un qu’une humanité, une vérité est passée, ça me suffit.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Namur, Octobre 2017

M, La Critique                                     Carte Blanche à la Réalisatrice!