« Combien de destructions une personne doit-elle subir pour pouvoir renaitre ? » Entretien avec Jia Zhang-Ke, « Ash is a purest white, Les Eternels »

Jia Zhang-Ke collectionne les prix grâce à son œuvre extrêmement sensible et sensée, ancrée dans la chine profonde et contemporaine. Le cinéaste chinois s’intéresse au côté pile du pays, loin des clichés de la réussite économique. Still Life a décroché le Lion d’Or à Venise, tandis que A Touch of Sin remportait le prix du scénario à Cannes. Son dernier long métrage Ash is a purest white, Les Eternels (critique), magnifique thriller romanesque, était projeté en compétition au dernier Festival de Cannes. Accompagné d’une assistante et d’une traductrice, celui que l’on qualifie parfois « d’homme d’affaire » et qui est aussi député de la province du Shaanxi où il est né, se plonge très concentré dans l’entretien entre deux cigarettes.

Stéphanie Lannoy : Comment est né le projet du film ?

Jia Zhang-Ke : Je rêvais depuis longtemps de réaliser un film sur le thème du Jiangsu. Je voulais parler de ce groupe de personnes particulier qui vit en underground un peu comme la mafia, mais qui représente bien plus. Ces gens ont toujours vécu en marge de la loi et de la société. Je suis né dans les années 70. Quand j’étais petit, beaucoup de jeunes gens n’avaient pas de travail et se réunissaient en petits groupes. C’est de cette manière que se sont formés ces groupes singuliers. Ces bandes de Jiangsu font plus partie de notre vie quotidienne que celui de mes rêves, pour lequel j’ai toujours imaginé créer une histoire. J’ai d’abord pensé à relater une période historique avec des héros, comme par exemple la fin des années 1970-80, mais finalement j’ai décidé de situer le film de 2001 à aujourd’hui. La raison principale de ce choix est que j’étais très attiré par les transformations qui ont eu lieu pendant cette période. Deux philosophies supportent mon film. La première est la rudesse des sentiments, la seconde vous pouvez l’appeler loyauté ou droiture. Ces deux thèmes constituent le récit et sont aussi les bases du Jiangsu. Mais dans le même temps, ces valeurs du Jiangsu évoluent constamment, et tendent à s’éloigner des anciennes, traditionnelles. J’aime utiliser le point de vue du Jiangsu pour observer notre société et ses transformations.

Comment avez-vous écrit le scénario ? Au début deux personnages me sont arrivés en tête, cette femme Qiao et Monsieur Bin. Qiao est un personnage qui évolue beaucoup. C’est une figure qui de très faible va devenir très forte. A l’inverse, Monsieur Bin est très fort au début, mais à cause de tous les changements de l’époque va beaucoup changer. Toutes les différences entre ces deux personnages existaient dès le début. L’idée de les montrer et de les comparer a constitué le point de départ de l’histoire. Au début du scénario, j’ai seulement écrit deux phrases : Combien de moments sombres une femme doit-elle traverser pour devenir si forte ? Et la seconde : Combien de destructions une personne doit-elle subir pour pouvoir renaitre ? Ces deux phrases sont les clés du récit.

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Ash (la cendre), est-ce une métaphore de la vie des personnages ? Aujourd’hui en Chinois moderne, nous avons un nouveau mot que l’on peut traduire par « cendre ». Ce terme se réfère à ces gens abandonnés par le développement économique. On peut effectivement le comprendre de cette manière.

Les deux personnages Qiao et Monsieur Bin, sont-ils comparables au yin et yang ? Vous pouvez bien sûr comparer ces deux personnages au yin et Yang et pas seulement parce qu’ils sont homme et femme. Mais aussi par leur comportement et leurs différences une fois qu’ils font face aux problèmes. Egalement par leur manière de vivre différemment au sein de cette société chinoise. Qiao conserve ses propres valeurs, elle évolue à cause du monde et de la société. Elle peut aussi garder sa dignité. Tandis que Monsieur Bin abandonne tout…

Qiao est-elle le personnage féminin le plus fort de vos films ? Je ne dirai pas que Qiao est le plus fort de mes personnages, mais elle est définitivement quelqu’un de fort. Dans ce film j’ai porté beaucoup d’attention à cette figure féminine, j’ai écrit beaucoup de descriptions à son propos. Auparavant je ne prêtais pas autant d’attention aux personnages féminins, mais depuis Au-delà des montagnes, j’ai d’une certaine manière modifié mon point de vue. C’est probablement du aussi au fait que je suis un homme, je me suis beaucoup projeté. Comme nous l’avons déjà mentionné, l’esprit des valeurs du Jiangsu se concentre sur la dureté des sentiments, la droiture et la loyauté. Dans la société, lorsque vous désirez la réussite, deux choses comptent, l’argent et le pouvoir. La plupart des hommes poursuivent ces valeurs dans lesquels ils se finissent par se perdre. Mais au delà, beaucoup d’hommes et de femmes prêtent aussi attention au monde des sentiments, et à la famille. Ils ne poursuivent pas vraiment ce rêve d’argent et de pouvoir. C’est aussi un sujet auquel nous devrions réfléchir.

Comment Zhao Tao a-t-elle reçu ce rôle ?   Zhao Tao a fait beaucoup d’efforts pour ce rôle. Elle était un peu inquiète au début, parce qu’elle ne connaissait rien de ce monde underground et n’avait aucune connexion avec quelqu’un issu de là. Elle a alors fait des recherches et recueilli tous les documents qu’elle pouvait trouver. Elle a même essayé d’obtenir des enregistrements des tribunaux pour connaître ce type de personne et trouver une logique dans toute cette matière. Une fois tous ces documents rassemblés, elle m’a dit un jour en avoir suffisamment. Elle pensait que nous ne devrions pas seulement nous concentrer sur cette femme dans l’underground, mais nous devrions aussi faire attention à elle en tant que figure féminine. Car l’histoire ne parle pas seulement du Jiangsu et d’une histoire underground, mais est aussi très concentrée sur les émotions de cette femme.

Quand elle sort de prison Qiao semble perdue, elle ne sait pas où aller. Elle se retrouve dans une Chine immense où elle n’a désormais plus de repères… Qiao a passé 5 ans de sa vie en prison. Durant ces années elle n’a eu aucun contact avec la société. Vous pouvez imaginez combien les transformations de la Chine sont immenses pendant une telle durée. Il était impossible pour elle de s’adapter à ce nouveau monde. Mais il y a une autre raison. Lorsqu’elle sort de prison elle porte en elle le point de vue du passé. Cela permet d’utiliser cette manière de voir pour regarder la société actuelle. C’est pour cela que vous ressentez ce sentiment du passé. Il est d’autant plus aisé de comprendre la fragilité des gens, de l’être humain, et Qiao est aussi très sensible à tous les changements.

C’est ce qui amène sa rencontre avec l’homme du train… Concernant la scène du train, c’était une des possibilités pour elle de s’en sortir. Si elle avait choisi cet homme, elle aurait pu avoir une nouvelle vie, pire ou meilleure, personne ne sait. Mais Qiao a choisi de rompre avec cette possibilité et prendre sa propre décision pour vivre et avancer seule. Nous ne pouvons pas appeler ça une tragédie, car personne ne sait comment cela se serait terminé. On peut par contre dire qu’elle a choisi de ne pas rester dans la société ordinaire. Elle a décidé de ne pas se retrouver piégée dans certains cercles, certaines couches de la société comme tout le monde le fait. Comme la famille par exemple qui est une sorte de routine pour tout le monde.

Les OVNIS vous inspirent-ils ? Dans ce film-ci, cela représente le monde underground du Jiangsu. Et aussi Qiao est toujours coincée dans un type de relation complexe, avec son père, son petit ami, ses amis etc. Elle se trouve piégée dans les limites de ces relations. Mais à ce moment-là, lorsqu’elle voit cet ovni, cette lumière, elle est finalement capable pour la première fois de se confronter à elle-même.

Ressentez-vous faire partie d’un courant du cinéma urbain qui s’intéresse à un autre aspect que la réussite économique de la Chine ? C’est mon intérêt personnel aussi. Comme vous le savez chaque chose possède deux faces différentes. J’aime faire des films pour montrer les difficultés et les questionnements dûs aux bouleversements sociétaux et tout ce que cela engendre. Je veux montrer combien cela transforme et influence les gens, et combien le prix à payer de ces difficultés est élevé. A travers l’art je raconte aux gens une histoire à propos de tout cela.

Propos recueillis à Bruxelles par Stéphanie Lannoy, janvier 2018.