« Des Hommes », Lucas Belvaux libère la parole des anciens d’Algérie

Après Chez Nous, Lucas Belvaux poursuit son décodage des névroses de la société française et réalise Des Hommes, une fiction profondément humaniste sur les anciens appelés de la guerre d’Algérie. Avec ce sujet le cinéaste belge crève un tabou qui a eu peu de résonnance jusqu’ici dans le cinéma français. Estampillé Label Cannes 2020, Des Hommes est l’adaptation du roman éponyme de Laurent Mauvignier sur un scénario écrit de la main du cinéaste. Le film ouvrira le BRIFF (Brussels International Film Festival) ce 3 septembre.

Bernard, Rabut, Février et d’autres ont été appelés en Algérie au moment des « événements » en 1960. Deux ans plus tard ils rentraient en France. Ils se sont tus et ont mené leurs vies. L’occasion d’une fête d’anniversaire va faire rejaillir un passé toujours bien vivant malgré les quarante ans écoulés.

Des Hommes confirme le talent de Lucas Belvaux à révéler l’humanité de ses personnages, d’abord par leur multiplicité et la capacité à recréer le lieu du village dès le début de l’histoire. Pour incarner « Les anciens », le cinéaste en appelle à des figures populaires du cinéma français comme Gérard Depardieu, Jean-Pierre Darroussin ou encore Catherine Frot. Il nous emmènera dans leur passé sous forme de montage parallèle entre deux époques, recréant leur jeunesse avec Yoann Zimmer, Félix Kysyl, Edouard Sulpice, Fleur Fitoussi, Ahmed Hamoud

Le langage est au centre du récit et l’on entendra plusieurs fois qu’il n’y a « pas de mots pour raconter ca » à propos de la guerre d’Algérie. On sait bien aujourd’hui que les appelés ont tus leur histoire et que la société a exercé une chape de silence. « C’était pas Verdun! » leur lancera-t-on à leur retour dans l’hexagone. Lucas Belvaux libère la parole de ces hommes par un procédé cinématographique audacieux. La voix-off entre ainsi directement dans l’espace diégétique du film. L’originalité du processus consiste à faire parler le narrateur en off alors qu’il apparait simultanément à l’écran. Les voix-off des hommes se relaieront ainsi au cours du film et dans un moment gracieux, elles dialogueront entre elles.

Le cinéaste crève l’abcès par ces voix intimes révélant la parole non dite de tous ces jeunes revenus de ce que l’on appelle « la Guerre Sans Nom ». Comme dans Démineurs (The Hurt Locker) de Kathryn Bigelow Des Hommes nous plonge dans la psychologie et la peur face à l’immensité désertique, l’attente et le vide d’une guerre insensée. Il raconte également la honte qui a suivi ces événements dans les cerveaux des rescapés. Le film dénonce la position des harkis dans cette drôle d’armée recomposée, frères d’armes abandonnés à l’indépendance de l’Algérie. Le jeune pacifiste demandera lui, quelle est la différence de leurs propres actions avec celles des nazis vis-à-vis des populations.

Lucas Belvaux fuit la généralisation et les clichés pour déconstruire, analyser et comprendre une réalité par la fiction en posant la complexité des faits. Le titre « Des Hommes » universalise le film et va au-delà de la guerre d’Algérie. Il établit le constat de l’inutilité de la guerre, des atrocités commises, des jeunes hommes utilisés comme de la chair à canon et s’auto- détruisant face à une réalité insupportable. En cela les liens entre les personnages âgés sont chargés de sens et de sentiments.

Sortie dans les salles belges le 11 novembre.