
Drame de la Seconde Guerre mondiale, Notre Salut est le second long-métrage de Emmanuel Marre après le très attachant Rien à Foutre co-réalisé avec sa comparse Julie Lecoustre. Le cinéaste signe cette fois-ci en solo un scénario librement inspiré de la correspondance de ses arrières grands-parents, Henri et Paulette Marre, dans lequel il raconte le cheminement d’un homme à un moment crucial de l’Histoire, celui de la collaboration du régime de Vichy instauré en France par le Maréchal Pétain. Le film a remporté le Prix du Scénario au Festival de Cannes. (A lire bientôt : Entretien avec Emmanuel Marre).
Le cinéaste porte un regard libre et audacieux sur cette partie sombre de l’Histoire de France. Notre Salut est bouleversant de modernité. La collaboration est abordée sous un angle rare, celui de la banalité du mal, du : «Pourquoi pas? ». Quelle incidence au fond cela pourrait-il avoir pour un personnage ambitieux tel Henri 49 ans, qui, traité politique en poche « Notre Salut », rêve de réorganiser le travail avec son expérience d’ingénieur sous le régime de Vichy ? N’est-ce pas le moment opportun dans la France occupée de 1940 pour enfin devenir quelqu’un ?
Emmanuel Marre use d’un langage cinématographique à l’écriture très juste qui nous plonge au coeur de l’action en plan serré, au plus proche des protagonistes. La caméra stylo, nerveuse, s’insère au beau milieu des personnage pour accentuer la vérité du récit et mieux faire ressentir l’action au spectateur. Saluons le scénario construit à partir des lettres de ses arrière-grands-parents qui s’est transfiguré pour construire ce récit passionnant. Une transposition du réel intime en fiction qui demande une profonde réflexion et un sacré talent de scénariste et de réalisateur.
Protagoniste énigmatique au début du film, Henri se révèle insaisissable. Swann Arlaud interprète avec profondeur cet homme quelque peu mystérieux. L’acteur est si l’on peut dire, « reptilien » dans sa manière de louvoyer au sein des arcanes du pouvoir et des Ministères parmi les collaborateurs du régime de Vichy. Ce personnage intriguant va s’étoffer au fur et à mesure du récit, notamment par les lettres en voix-off qu’il échange avec sa femme car il tente de faire vivre sa famille à distance. La courageuse Paulette, femme moderne s’il en est, interprétée par l’excellente Sandrine Blancke correspond ainsi avec son mari. On sent son humeur décliner au fur et à mesure des lettres lues en off, liée au manque d’argent et à la charge de l’éducation de leurs enfants qu’elle est contrainte d’élever seule. Henri est un personnage en échec, dans une fuite en avant pour échapper à la vérité de sa condition, il se tient loin de sa famille. Il est prêt à tout. Rien n‘est grandiose dans ce protagoniste avide de réussite. Ce bon petit soldat n’atteindra pas le sommet dans la banalité d’un quotidien hiérarchique où les échelons se font multiples et où ses collègues occupent toujours un poste plus élevé.
Emmanuelle Marre réussit le portrait d’un collaborateur du quotidien, un homme convaincu qui propose ses compétences pour améliorer le travail au sein de la société. Un bon petit soldat zélé. On ne verra pas un seul uniforme allemand, mais on devine l’occupant partout. Il contamine l’administration française, ces « patriotes du management » comme les cite très justement le film.