« L’histoire de Zahira m’a fait pensé à celle d’Antigone car elles ont toutes deux osé dire non » Entretien avec Lina El Arabi pour Noces de Stephan Streker

Lina El Arabi est l’héroïne du film Noces de Stephan Streker. C’est le premier rôle principal dans un long-métrage pour la jeune femme, découverte par le cinéaste une semaine avant le début du tournage. Une performance pour cette comédienne qui s’est littéralement jetée dans l’aventure et crève l’écran en interprétant Zahira, jeune belgo-pakistanaise qui va être contrainte à un mariage traditionnel par ses parents. Elle forme avec Sébastien Houbani, son frère Amir à l’écran, un joli duo de cinéma. Après la France où le film a été encensé par la critique, la jeune française répond à nos questions à l’occasion de la sortie du film en Belgique.

Stéphanie Lannoy  : Qu’est-ce qui vous a séduit à la lecture du scénario de Noces  ?

Lina El Arabi  : J’étais touchée par l’intelligence de l’écriture. Le fait que ce ne soit pas manichéen, que l’on ne déteste pas l’un des personnages. J’ai énormément pleuré. Je l’ai donné à ma mère, puis à mon frère, ils ont tous les deux pleuré. Je me suis dit que ce film-là avait vraiment quelque-chose. C’était facile parce que je n’avais pas besoin de jouer l’émotion, j’étais vraiment émue par la beauté des répliques écrites par Stephan Streker.

C’est votre premier rôle au cinéma, vous êtes arrivée une semaine avant le début du tournage, cela représente beaucoup de pression…

En une semaine il se passe énormément de choses, voir les costumières, faire les essais caméras… La semaine est complètement remplie. Je n’ai pas eu le temps de me poser trop de questions ou d’intellectualiser le rôle. C’était un peu violent au départ, mais vous vous jetez dans le film et ne réalisez qu’à la fin du tournage ce qui vient d’arriver.

Comment s’est déroulée votre arrivée sur le projet  ?

On a tout de suite eu une compréhension instinctive avec Stephan qui passait parfois juste par le regard. Il aime ses acteurs et a un grand respect pour leur travail. Il était très à l’écoute malgré son rôle de chef d’orchestre. Sébastien est une crème dans la vie comme dans le travail. C’est un très grand acteur et en même temps un grand être humain. C’est devenu mon frère dans la vie, il m’a vraiment servi de grand frère sur le tournage. Il me protégeait car il savait que c’était mon premier film.

Vous avez appris le Ourdou…

J’ai eu un cours pour apprendre les répliques, la construction de la phrase, le fonctionnement de la langue. J’ai surtout travaillé avec Sébastien qui était là depuis deux mois. Il m’a aidé et ça nous a permis de développer une complicité en un temps record ce qui nous a, je pense, servi pour le jeu.

Comment Zahira voit-elle son frère Amir  ?

Amir c’est le confident de zahira. Elle a la chance d’avoir un grand frère à qui elle peut se confier. C’est rare, surtout dans certaines familles aux traditions très tranchées. Le grand frère a parfois une image de personne plus dure que les parents, à qui il ne faut pas parler.

Etait-ce important de porter des valeurs féministes ?

Je n’ai pas l’impression que Noces porte des valeurs féministes, c’est au-delà de ça. Lors des avant-premières, on a constaté que des personnes très différentes étaient touchées par l’histoire de Zahira. Le public est réceptif car ce film est assez universel. L’histoire de Zahira m’a fait pensé à celle d’Antigone car elles ont toutes deux osé dire non. Comment ne pas être émue et un peu fascinée par ce personnage ?

Sur le plateau Stephan Streker dirige et parle aux acteurs pendant les prises, cela vous a-t’il aidé  ?

Comme c’était mon premier film, je me découvrais en tant que comédienne, je n’avais pas de technique de travail préférée. Je prenais donc un peu tout et je voyais ce qui me plaisait ou pas. Dans la vie je ne suis pas comme ça, mais sur un plateau j’aime bien être dirigée. Je suis très «  division du travail  !» (rires). On a eu la chance d’avoir un réalisateur qui était à l’écoute, nous donnait une vraie place, on était ensemble et ça inclut le fait qu’il nous parle pendant les prises. Il était très proche de nous à ces moments-là et cela m’a énormément aidé.

Vous avez terminé le conservatoire en danse classique et en violon. Que vous ont apporté ces disciplines  ?

Je suis rentrée au conservatoire à 6 ans et j’ai terminé à 18 ans. Les deux disciplines m’ont apporté des choses différentes. Le violon m’a apporté la patience, ne pas s’énerver si ça ne fonctionne pas mais refaire la mesure. La danse classique apporte des choses non négligeables. La souplesse…

Stephan Streker cherchait quelqu’un qui ait un port de tête haut à la Elizabeth Taylor, le vôtre est peut-être dû à la danse classique ?

Peut-être, ou c’est juste un port de tête  ! Douze ans de danse classique ça laisse des traces, cela peut en effet induire une posture.

Vous avez mené vos études en école de journalisme en même temps que le tournage, c’est courageux…

J’essaie de faire les deux mais c’est plus compliqué que ce que je n’avais pensé. Je ne dors pas beaucoup. J’ai toujours fait beaucoup de choses en même temps . Ma durée de vie comme quelqu’un d’inactif peut durer au maximum deux jours  ! (rires).

Et le théâtre  ?

J’ai fait le Conservatoire de Bobigny dans la classe de Christian Crozet et le Conservatoire du XXe arrondissement dans celle de Pascal Parsat. Je devrais retourner finir mon conservatoire. Je tiens à le terminer mais je n’ai pas eu beaucoup de temps pour le faire.

Espérez-vous que le film provoque des changements dans la société  ?

Nous n’avons pas cette prétention-là. J’ai remarqué deux genres de réactions à la sortie des avant-premières. Ceux, très touchants, qui vous tombent dans les bras en larmes. Et les gens énervés, qui nous disent  : «  Vous nous jetez cette réalité à la figure mais ne nous donnez aucune solution  ! ». Ce n’est pas à nous de donner des solutions, elles viennent des politiques. Quand plus personne ne sera ému par l’histoire de Zahira, on ne pourra plus qu’avoir peur de notre société occidentale. Je suis plutôt contente des réactions du public. Noces ne laisse personne indifférent.

Des projets  ?

J’ai joué dans le film Ne m’abandonne pas du réalisateur canadien Kim Nguyen  , actuellement en post-production. J’ai aussi tourné dans une série, Kaboul kitchen. Ca me faisait plaisir de jouer dans un truc un peu léger. Je préfère tourner des beaux films dont je suis fière comme Noces plutôt que d’accepter tout ce qu’on me propose. Mais ce n’est pas grave, je n’ai pas faim de tournages à tout prix, j’ai faim de bons films et je suis prête à attendre vingt ans s’il le faut pour retrouver un film comme Noces.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Bruxelles, mars 2017.

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