PALME D’OR! PARASITE de Bong Joon-Ho, Entretien: Song Kang Ho & Lee Sun Kyun

Parasite est le dernier film événement de Bong Joon-Ho, époustouflant par son originalité. Le cinéaste nous emmenait déjà dans d’autres univers avec Okja ou Snowpiercer. Ici Les comédiens Song Kang Ho et Lee Sun Kyun campent deux hommes à deux échelles opposées de la société. Song Kang Ho (The Host) incarne Ti-Kaek, le père d’une famille d’adultes. Tous sont au chômage et vivent en sous-sol. Lee Sun Kyun (Take Point) lui, interprète Mr Park, jeune et brillant CEO qui vit dans la maison de ses rêves ultra design, créée par un célèbre architecte. Les coréens sont venus monter les marches du Festival de Cannes puisque le film de Bong Joon-Ho y est sélectionné en Compétition Officielle. Sur la terrasse du Palais des festivals l’ambiance est très coréenne, on s’affaire autour des stars. Une fois prêts, Les deux acteurs s’asseyent l’un à côté de l’autre, très classes, en costards et baskets blanches, sur fond de yachts voguant au large de la baie.

Stéphanie Lannoy : Le film montre une différence de richesses au sein de la société Coréenne…
Song Kang Ho : L’écart entre riches et pauvres n’est pas spécifique à la Corée. Les inégalités économiques s’appliquent partout dans le monde. Le film reflète bien sûr la société Coréenne mais ne la dépeint pas spécifiquement. Il peut être ressenti universellement à travers le monde.
Lee Sun Kyun : Comme Song Kang Ho, je pense que les inégalités économiques existent partout. Et je voudrais m’attarder sur le mot « projet » qui revient à plusieurs reprises dans le film. A un certain moment Ki-taek dit que ne pas avoir de projet est un must dans la vie, c’est le bonheur. Ce terme représente nos rêves et espoirs, nous vivons dans un monde où ne pas avoir de projets est la meilleure chose possible. Cela montre vraiment l’injustice de la société dans laquelle nous vivons.

Song Kang Ho © CJ Entertainment
Song Kang Ho © CJ Entertainment

Quelle a été votre démarche pour interpréter des personnages aussi complexes ?
Song Kang Ho :  Si ce film avait un standard de moralité, mon personnage, Ki-taek, agirait au mieux pour lui et sa famille sans blesser les autres. Mais dans ce film les situations contraignent les personnages à se faire du mal. Ils finissent par sacrifier d’autres gens. Dans ce sens, l’histoire ne comporte pas vraiment de « méchants ». Une action que je pourrais faire sans y prêter attention peut impliquer de blesser d’autres gens. C’est comme cela que nous vivons tous dans ce monde. Pour moi l’histoire parle de la vie quotidienne et de l’environnement dans lequel nous évoluons chaque jour. Interpréter ce personnage était donc vraiment naturel pour moi.
Lee Sun Kyun : Ce film se termine comme une tragédie brutale mais chaque personnage a une justification propre à ses actes. Personne n’est à 100% bon ou mauvais, le bien et le mal coexistent en chacun de nous. Le réalisateur Bong a créé des personnages complexes qui doivent interagir entre eux et sont donc multi-facettes.

Affiche PARASITE

Un élément narratif est très fort dans le film, c’est l’odeur de la pauvreté. Comment interprétez-vous cette notion du point de vue de vos personnages ?
Song Kang Ho :  L’odeur est un élément invisible, impossible à voir. C’est sa signification, au moins du point de vue de Mr Park. Cela montre bien qu’il existe une séparation dans son subconscient entre les classes sociales. Le film est un récit édifiant sur la dangerosité que peuvent être ces frontières invisibles.  Malgré le fait que nous soyons tous les mêmes, notre subconscient sépare les individus. Le fait que l’odeur soit invisible ajoute un aspect multidimensionnel au film. Cela apparait comme un immense mur infranchissable.

Lee Sun Kyun © CJ Entertainment
Lee Sun Kyun © CJ Entertainment

Lee Sun Kyun : Mon personnage, Mr Park, parle toujours des gens qui « dépassent la limite ». Ce n’est pas quelque chose que l’on peut voir, c’est quelque chose qu’il crée dans son esprit. Comme Mr Park la plupart des gens ont tous leurs frontières invisibles qui les séparent des autres. L’odeur évoque la distance. Dans le sens ou aucune de ces deux familles ne peut se mélanger à l’autre.

Existe-t-il dans le film une spécificité liée à la culture Coréenne qui nous échapperait en occident ? Song Kang Ho : Les logements en sous-sols doivent paraitre étranges pour le public occidental. En Corée ces logements représentent la pauvreté. Parfois vous avez de la lumière naturelle, parfois pas. Et dans ce film, le soleil représente bien sûr l’espoir, dans le sens de chaleur, du réchauffement. J’imagine que la description des appartements en sous-sol doit surprendre ce public.

Song Kang Ho, vous collaborez avec Bong Joon-Ho depuis plus de 15 ans, que pensez-vous que Parasite représente dans son évolution ?
Song Kang Ho : Le réalisateur Bong développe et nourrit son point de vue sur la vie et la société dans son œuvre depuis ces 20 dernières années. Mais ce film montre la maturité philosophique à laquelle il est parvenu aujourd’hui. Ce film aborde un niveau supérieur par rapport à son évolution de cinéaste.

Mr Park s’entend bien avec Ki taek, la réaction de ce dernier est surprenante…
Song Kang Ho : Cette scène représente selon moi l’effondrement de l’individualité de Ki taek et de sa dignité. Sa réaction ne provient pas de la colère envers Mr Park, il s’agit plus du fait que sa dignité a été complètement détruite dans la société.

Ce film est très social et politique. En interprétant un certain type de personnage pensez-vous que vous un avez un rôle social dans la société ?
Song Kang Ho : L’art a toujours pour rôle de dresser le portrait de l’air du temps et de l’atmosphère du monde dans lequel nous vivons. C’est sa fonction de mettre un miroir face au public afin qu’il puisse s’apercevoir à travers ces œuvres. Pour revenir à Parasite, je pense que tous les acteurs devraient adopter cette attitude dans leur jeu consistant à représenter de manière réaliste le monde dans lequel nous vivons. Et aussi de révéler aux gens cette part d’eux qu’ils cachent au fond d’eux-mêmes. Peut-être est-ce quelque chose dont ils ont conscience mais essaient de nier. C’est un travail important et le rôle des acteurs est d’aider le public à découvrir ses propres aspects cachés sur le grand écran.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Festival de Cannes 2019

Photo de couverture : Bong Joon-Ho et Song Kang Ho ©CJ Entertainment