« Vivre ensemble en gardant notre singularité » Joachim Lafosse, Les Intranquilles

En entrant dans la sacro-sainte Compétition Officielle du Festival de Cannes, Joachim Lafosse suivait cette année les pas des frères Dardenne, grands habitués de la sélection. Lauréat de deux Magritte pour A perdre la raison (meilleur film et meilleur réalisateur) et de deux Prix Cavens pour ce même film et Nue Propriété, le cinéaste y présentait cette année son neuvième long métrage. Les Intranquilles s’inspire de son histoire familiale et d’un père photographe bipolaire qu’il admire. Une oeuvre forte, belle, incarnée par des acteurs magnifiques. Damien Bonnard et Leïla Bekhti investissent les corps des parents cinématographiques du jeune Gabriel Merz Chamma, lui-même troublant de justesse. Les Intranquilles a ouvert ce vendredi le 36ème Festival de Namur en présence de l ‘équipe. Une brillante ouverture.

Stéphanie Lannoy : La vérité au cinéma passe-t-elle selon vous par le geste ?
Joachim Lafosse : Absolument. La vérité des personnages ou la vérité du film, je pense qu’elle vient tant des gestes que des mots justes que du rythme que de l’incarnation des décors. C’est tout cet ensemble. Cela prend du temps de trouver cette justesse mais cela vaut la peine de chercher.

Damien Bonnard est passé par les Beaux-arts, cela vous a-t-il incité à le choisir pour le rôle de Damien ? Damien m’a encouragé à faire de son personnage un peintre alors que lorsque je lui envoie le scénario il est photographe. Dans une espèce de loyauté vis à vis de Gérard Garouste, un célèbre peintre français diagnostiqué bipolaire qui a écrit L’Intranquille, j’hésitais à aller vers un peintre et Damien m’y a encouragé. Cela m’a permis de travailler avec Piet Raemdonck un peintre anversois que j’admire beaucoup et qui est l’auteur des toiles que l’on voit dans le film. Damien joue avec ces toiles en ayant acquis le même geste que Piet. S’il a été capable de copier Piet, d’acquérir son geste c’est en effet parce qu’il a fait les beaux-arts.

Vous avez cherché ce geste précis. On a cherché à l’incarner.

Damien termine des toiles commencées par Piet Raemdonck. Vous auriez pu filmer les peintures sans que les deux artistes ne mélangent leur art… Oui, il existe de très beaux films autour de personnages de peintres, c’est presque un style en soi. Je pense à Van Gogh, La Belle-Noiseuse ou le film de Mike Leigh sur Turner. Parfois le résultat est mauvais parce que la peinture est moche, ou on ne filme pas le geste du peintre. Mais ceux que je viens de citer sont magnifiques parce qu’on y voit un vrai geste de peinture. Dans Van Gogh c’est Pialat qui peint et Pialat était peintre. Il s’agissait d’essayer de retrouver cette justesse-là.

Comment avez-vous choisi Damien Bonnard et Leïla Bekhti pour incarner ce couple ? Il m’arrive malheureusement de choisir des acteurs et me rendre compte en cours de rencontre que cela ne va pas correspondre au rôle. Ils n’étaient pas les premiers sur ma liste. La question n’était pas d’être bons ou mauvais mais d’être juste par rapport à ce rôle-là.

Concernant la direction d’acteur, on a rarement vu Damien Bonnard et Leïla Bekhti avec une telle force dans le regard à un moment donné du film. Comment parvenez-vous à ce que les acteurs livrent un jeu aussi viscéral ? C’est le sujet du film aussi et c’est pour cela que tout à coup tout devient cohérent, pour vivre une rencontre amoureuse il faut un engagement. Il faut prendre part à la rencontre. Avec la direction d’acteurs c’est la même chose. Si j’ai choisi Damien et Leïla, je percevais bien la façon dont ils étaient investis. Et quand Damien juste après sa lecture me dit : « Je vais aller à Sainte-Anne voir des psychiatres. Je vais aller en psychanalyse pendant trois mois car ce que cela évoque n’est pas simple. Je vais aller faire de la boxe, me taper dessus car il faut que j’aille chercher une violence qui n’est pas la mienne. Je vais aller travailler avec Piet la peinture ». Je me dis qu’avec lui ça va aller. Et Leïla c’est sa lecture. Pour moi le sujet n’est pas la bipolarité qui est le symptôme mais pas la cause. La question du film est l’engagement amoureux. Ce sont des questionnements tous simples : peut-on quitter une personne malade ? Jusqu’où peut-on s’engager quand on est amoureux ? Quand on est au contact de la défaillance de quelle manière est-ce que l’on fuit ou est-ce que l’on reste ? Ce sont des questions auxquelles toute personne qui vit une rencontre amoureuse et a passé la lune de miel ou le coup de foudre est confrontée.

C’est universel… On n’est jamais à l’abri de défaillir, perdre son emploi, se choper un cancer ou de tomber dans l’alcoolisme. Je ne dis pas que cela concerne tout le monde, mais les gens en mal-être sous anxiolytiques sont nombreux. Sachant que deux pour cent de la population est diagnostiquée bipolaire, on atteint vite cinq ou six pour cent car il y a un entourage, des parents, des enfants, des frères, des soeurs. Heureusement on s’est rendu compte depuis quelques temps que les questions de santé mentale ne sont pas sans importance.

Cette période particulière allait un peu dans le sens de votre film dans lequel les protagonistes se retrouvent un peu confinés dans cette maison. Le confinement vous a-t-il aidé pour le tournage ? Quand j’ai commencé à l’écrire je n’ai pas pensé à la pandémie mais s’approchant de la préparation et du tournage la pandémie était là. La question était de savoir si on allait la nier, la refouler ou la faire exister dans le film. La décision prise a été le fruit de ce que j’entendais, ce que me racontaient les psychiatres avec qui on préparait le film. Ils constataient qu’il n’y avait pas forcément plus de montée maniaque ou de décompensation, d’explosion de crise parce que les gens étaient contenus dans leurs appartements, mais quand il y en avait dans l’isolement du confinement, c’était terrible. J’ai trouvé intéressant que lorsque Leïla et Damien sortent pour aller faire des courses ce soit une période pandémique qui correspond à ce que l’on vit.

Une grande difficulté dans votre film n’était-elle pas d’équilibrer ces personnages qui sont tous les trois très bien définis et fonctionnent superbement ensemble en ayant chacun des personnalités entières ? Le coeur de ce que je cherche ou j’explore, est la façon dont on peut vivre ensemble en gardant notre singularité. Comment faire pour que la famille, le couple, la fraternité soient plutôt un facteur de singularité, quelque chose qui produit du droit à la singularité plutôt qu’un étouffoir. Quand je donne mes scénarios en lecture pour les financements, arrive souvent un moment où les gens me demandent : « Mais quel est votre point de vue ? Qui est votre point de vue ? » Je déteste. Ca m’énerve parce que mon objectif est d’arriver à ce que l’on n’ait pas à choisir entre son père ou sa mère. Pour cela il faut trouver la justesse pour chacun.

Appliquez-vous une méthode particulière au moment de l’écriture ? Vous écrivez à plusieurs…
Oui c’est sûr et passer par le point de vue de chacun. C’est à dire écrire une version avec le point de vue de Amine, une avec celle de Damien et une autre de Leïla. Et ce ne sont pas encore les bonnes versions. Après avoir fait une version pour chacun, j’arrive à une version qui prend soin de chacun et où je rassemble tout, ça prend du temps.

Dans quelle mesure les acteurs interviennent-ils ? Au départ vous n’aviez pas de fin… Ils interviennent très vite. Dès que je les ai choisis on fait des lectures hebdomadaires ensemble. Et puis arrivent les répétitions où là vraiment on revoit les dialogues, on améliore, on accentue des séquences. Mais en effet je n’étais pas certain de la fin du film, et quand j’ai vu l’investissement des acteurs en répétition, je leur ai dit qu’il fallait qu’ils me proposent eux aussi une fin. J’avais l’impression qu’ils allaient être pertinents de par le vécu et le ressenti que le tournage allait leur apporter. Et cela s’est avéré juste. Par exemple La sincérité que Damien a à la fin du film, je n’aurais pas rêvé meilleure fin.

Vous avez tourné la fin du récit à la fin du tournage de manière à ce que les acteurs aient vécu l’histoire des personnages dans l’ordre ? Oui, respecter la chronologie du récit au moment du tournage est vraiment nécessaire.

Comment s’est passé le tournage avec le jeune Gabriel Merz Chammah qui joue le fils? Il avait sept ans au moment du tournage. Sa maman a lu le scénario avec lui, lui en a parlé. Je lui ai posé des questions et lui ai proposé de m’en poser. Il comprenait. Vous voyez le film d’un bloc, mais lui chaque jour tourne une petite scène, ça désacralise. Pour lui les scènes où l’on a le plus rigolé étaient les plus âpres ou les plus violentes pour le public. En même temps il se rend bien compte dans le film qu’on arrête et on recommence. Il faut surtout parler avec les enfants, essayer de leur expliquer. Je ne dirige pas les enfants, je n’aime pas ça. J’essaie de veiller à ce qu’ils soient naturels et restent des enfants. Une des façons d’y parvenir est de demander aux acteurs de les diriger. Je leur donne les consignes et ils emmènent Gabriel avec eux. Ca créé une plus grande intimité entre eux dont évidemment je profite, car elle se sent à l’écran. Je dois beaucoup à Leïla. C’est grâce à elle que j’ai pu filmer cette affection qu’il y a entre eux parce qu’elle s’est beaucoup occupée de Gabriel. Elle l’a logé chez elle, l’a emmené dans sa famille. Quand au bout du troisième jour de tournage je me rends compte que Gabriel s’endort en fin de journée appuyé contre Leïla je me dit que c’est gagné, il a confiance en elle.

Elle a créé un lien… Oui et comme je filme le lien c’est important.

Le film s’inspire de votre père photographe et de l’histoire de votre famille… J’aime bien dire que c’est une part de mon enfance. Je trouve mes parents magnifiques. Ils sont très généreux parce que ce n’est pas le premier film que je nourris de mon histoire familiale ce dont ils ne m’ont jamais empêché ni reproché. Ils m’ont toujours dit : « Par contre tu ne peux pas dire que c’est la vérité, c’est ton regard sur les choses, ta perception des choses. Tu as le droit de raconter », mais ce n’est pas la vie de mon père.

Est-ce votre film le plus personnel ? Non, Elève Libre est tout aussi personnel.

Avez-vous le sentiment d’avoir levé un tabou lorsque vous assistez aux avant-premières comme celle d’hier ou à Cannes par rapport au public ? Je suis quand même surpris du nombre de gens qui viennent me parler de connaissances qu’ils ont qui souffrent de ces difficultés psychiques. Je ne pensais pas qu’il y en avait autant. Il y a donc quelque-chose que l’on enfouit sous le tapis.

Il existe un tabou dans la famille en général… Je pense oui. Moi qui fait du cinéma depuis toujours parce que j’avais l’impression que les films permettaient de parler de nous sans le spécifier et que, au bout de ce film-ci en sortie de projection les gens viennent me raconter très pudiquement leur histoire, c’est très touchant. Et je vois bien qu’il se passe quelque-chose, j’ai énormément de demandes, de propositions d’associations.

Pensez-vous qu’il est temps que la maladie mentale investisse sa place dans la fiction ?
De Raymond Depardon à Cassavetes en passant par Forman, Desplechin, il y a quand même de nombreux grandes et grands autrices et auteurs. Je pense à Jane Campion avec Un ange à ma table. Il y est question aussi de personnages qui dévissent. La folie au cinéma est un vrai thème. Concernant la bipolarité, les films que je connais c’est Two Lovers de James Grey ou la série Six feet Under et il en existe certainement d’autres.

Peut-être que votre film touche plus les spectateurs parce qu’il est universel et donc plus populaire… Leïla s’est battue en me disant « pas d’intellectualisme, on va au coeur ! » J’avais envie de faire ça aussi mais il faut y parvenir. La façon dont Damien, Leïla et toute l’équipe m’exprimaient leur perception d’une scène puis de l’autre, c’est comme si j’avais déjà fait le film avec un public. On était déjà un public et on sentait bien nos émotions qui venaient avec les scènes. Donc on s’est laissés embarqués par Damien et Leïla. Mon directeur photo m’a dit « on ne va pas intellectualiser on va se laisser porter ». La question n’était pas comment filmer, mais filmer ce par quoi on était émus.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, FIFF, Namur 2021.

Entretien avec Damien Bonnard
Portrait de Joachim Lafosse ©kris Dewitte