« Il est impossible de contraindre l’éveil de ces filles » Urska Djukic, Little trouble girls

La Slovène Urska Djukic est une cinéaste bien dans son époque. Dans son premier long métrage Little trouble girl, développé à la 39e édition de la résidence de la Cinéfondation à Cannes, elle propose une vision du monde réfléchie sur la place des femmes à travers le temps par la voix. L’histoire de Lucia, jeune fille prise dans le délicat passage de l’adolescence à l’âge adulte constitue dans toute sa fantaisie une réflexion avancée sur le genre, diluée dans une fiction subtile et agréable qui séduit par sa mise en scène audacieuse. La cinéaste a co-écrit le scénario avec Maria Bohr, déjà sa collaboratrice sur La vie sexuelle de Mamie (Granny’s Sexual Life), lauréat du meilleur court-métrage aux European Film Awards en 2022 et César du meilleur court-métrage d’animation en 2023. Little Trouble Girls a décroché le Prix Fipresci au festival de Berlin 2025 et était le candidat officiel de la Slovénie aux 98e Oscars cette année. En Belgique il était présenté en Sélection Officielle au Film Fest Gent, l’occasion de rencontrer cette cinéaste inspirée.

D’où vient l’idée du film ? Urska Djukic : La première idée m’est apparue lorsque je suis allée voir le concert de la chorale d’élèves d’une école catholique. Des filles vêtues de très belles robes sont montées sur scène et ont chanté une vieille chanson folklorique slovène avec des voix d’une puissance incroyable. Toute cette énergie féminine qui s‘exprimait à travers la voix si longtemps réprimée tout au long de l’histoire, c’était magnifique. Au premier rang étaient assis trois prêtres. Observer ces hommes issus d’un milieu patriarcal et vivant dans le célibat écouter ces voix féminines fortes et qui commencent tout juste à s’épanouir était très étrange. Cela m’a profondément touchée. J’ai su que je devais approfondir mes recherches. A travers cette voix je me suis plongée dans le corps et les sens pour créer ce film.

Dans le film vous restez très proche des personnages, vous les filmez de près. Pourquoi ce parti-pris ? Je voulais être très proche des sens pour les rendre tactiles et que le spectateur puisse les ressentir. En m’approchant si près je me suis très vite rendue compte que les choses commençaient à déborder hors du cadre. Il était impossible de contraindre l’image, tout comme il est impossible de contraindre l’éveil de ces filles, ni elles, ni leur corps, comme le système patriarcal a voulu le faire pendant tant d’années. Par exemple je voulais filmer d’une manière très respectueuse la scène de masturbation au début du film. Jara Sofija Ostan (Lucia ndlr) avait 17 ans au moment du tournage, je devais étudier comment m’y prendre pour ne mettre personne mal à l’aise. Nous avons laissé la caméra à l’intérieur et elle a tourné la scène seule avec quelques instructions. Quand vous vous approchez très près du corps, vous découvrez des choses que vous ne voyiez pas auparavant. Ce sont d’excellentes métaphores de ce qu’il se passe dans l’image et pour se rapprocher au plus près de cette vie intérieure. Il faut juste comprendre un peu le ressenti du corps et c’est aussi très beau.

Lucia semble perdue entre le bien et le mal. Peut-être ne sait-elle plus distinguer le bien du mal, mais ce n’est pas si simple. Elle est aussi capable de remettre en question les codes de la société qui imposent certaines attentes aux filles à mesure qu’elles grandissent. La nature d’une fille ne se résume pas à cela. On a toujours l’impression de faire quelque chose de mal parce que l’on ne rentre pas dans le moule. On sort toujours du cadre parce que nous les femmes sommes bien plus que l’idée que le système patriarcal voulait imposer : celle d’une femme bonne, vierge, qui se marie, qui soit toujours au service de l’homme et prenne soin de lui. La femme possède ce côté très sauvage qui est essentiel, son pouvoir y réside. C’est peut-être pour cette raison que le corps des femmes a été si étroitement contrôlé au fil des ans par le système. Ils en ont peur. J’aborde ce sujet dans tous mes films de différentes manières. Il surgit ici à travers l’éveil des sens de cette jeune fille de 17 ans.

Dans une scène un peu surréaliste du point de vue de Lucia, la nonne arrange la fenêtre et dit « Nous savons tout faire ». Entendre un discours féministe de la part d’une religieuse est assez étrange. Lucia pourrait l’admirer encore plus mais cela peut aussi la perdre davantage car elle est croyante et religieuse. La spiritualité réside selon moi en chaque personne. Elle ne se limite pas à l’institution, elle est plus intime et individuelle. Il existe de très belles choses dans la religion mais elle s’accompagne souvent de nombreux aspects contraignants et négatifs, comme on le voit à travers l’histoire. Lucia est un peu perdue et se demande ce qu’elle doit suivre dans la vie : son corps, les règles, ou ce que disent les gens. C’est un dilemme très courant auquel nous sommes toutes confrontées en grandissant, surtout en tant que filles.
Dans la société les nonnes sont des femmes indépendantes d’une certaine manière, si l’on observe leurs vies. J’ai toujours été curieuse des nonnes en grandissant, elles sont si spéciales. Je me disais toujours qu’elles savaient quelque chose que j’ignorais. Elles pratiquaient cette vie particulière et renonçaient à tous les plaisirs terrestres que nous ne comprenons apparemment pas. Quand j’ai commencé mes recherches, je me suis rendue au monastère et j’ai demandé à ces femmes pourquoi elles avaient fait ce choix que je ne peux imaginer faire. Chaque personne a sa propre histoire avec ses propres raisons. Le fait de vivre dans ce monde sans y être connecté est interpelant. Elles y sont liées d’une manière différente. C’est aussi l’un des thèmes de mon prochain film, un sujet scientifique que j’étudie. Je me suis rendue pour cela dans un monastère d’hommes afin de mieux comprendre ce phénomène et la manière dont ils s’excluent eux-mêmes de cette société et ce que leur apportent les règles du confinement en bien ou en mal.


Le premier rôle, Lucia, est interprété par Jara Sofija Ostan qui joue pour la première fois au cinéma. Comment avez vous procédé pour le casting ? Elle avait seize ans quand je l’ai rencontrée. J’avais les vidéos de soixante filles. J’ai immédiatement remarqué quelque chose de spécial en elle dans son regard. Nous avons beaucoup travaillé, notamment l’improvisation avec un professeur d’art dramatique. Nous avons répété pendant six mois avec un pré-tournage pour voir si cela fonctionnait. Il est essentiel pour moi que le jeu soit vrai. Il ne s’agit pas juste de jouer mais de ressentir et d’être présent. J’ai adapté le scénario en fonction des personnages et un peu aussi en fonction des comédiens, car je me rends compte quand il ne s’agit pas de comédiens professionnels et que j’essaie de les pousser dans une certaine direction cela n’est pas très crédible. Son personnage a également influencé celui de Lucia au final.
Les autres jeunes filles du film ne sont pas non plus des actrices professionnelles ? L’une d’entre elles, Anna Maria (Mina Svajger ndrl) venait de l’Académie. Elle était étudiante mais encore très jeune. Les autres filles n’étaient pas professionnelles non plus. Saša Tabaković le chef d’orchestre est acteur professionnel comme Saša Pavček qui interprète la nonne.

Avez-vous un lien spécifique avec la musique ? Je n’ai jamais chanté dans une chorale mais j’ai toujours ressenti un problème avec ma voix. Quand je me suis penchée sur la question, j’ai commencé à comprendre cette voix. C’est également une question sociologique. Tout au long de l’histoire, la voix de nombreuses femmes a été étouffée. Nous avons en tant que femmes très souvent du mal à exprimer ce que l’on veut ou ce que l’on pense vraiment, surtout dans un cercle d’hommes. Pendant les répétitions j’ai aussi réfléchi pour mieux comprendre cet instrument magnifique qui nous relie profondément à notre corps. J’ai trouvé tellement incroyable que l’on puisse créer ces belles vibrations, cette belle musique.
Vous avez commencé à connaître votre voix de cette manière ? Oui sans aucun doute. Chaque film que je réalise m’apporte de nouvelles questions sur la vie que je suis curieuse de comprendre et m’emmène plus loin. Je réalise des films pour ces questions sociétales mais aussi pour me connaître mieux moi-même et comprendre pourquoi nous sommes telles que nous sommes.

Dans un plan sublime vous filmez les profils des jeunes filles qui chantent tandis que l’image ondule. Est-ce une manière d’exprimer la musique par l’image ? Oui, après avoir assisté à ce concert j’ai suivi cette chorale de jeunes filles. Je suis allée aux répétitions et à un monastère pour les observer et j’ai assisté à cette superbe chorégraphie vue de côté. Habituellement on assiste au concert de face, mais quand vous regardez depuis le côté, cela ressemble à une belle onde, c’est très sensuel. Il s’agit de la sensation que procurent le son et le mouvement plus que quelque chose de rationnel. C’est très beau, j’ai voulu capturer cela et l’offrir au public.

Comment avez-vous choisi cette chorale ? La chorale a été créée pour le projet, ce n’est pas celle que nous avions choisie. La chorale que je suivais craignait de collaborer sur un tel sujet car elle faisait partie d’une école catholique. J’ai alors compris que je devais monter ma propre chorale. On a organisé des auditions pour trente chanteuses et on les a sélectionnées. Mina Svajger (Anna Maria ndlr) avait un peu d’expérience car elle étudiait dans cette Académie mais elle n’est pas chanteuse. Elle répétait beaucoup pour apprendre le chant. C’était également la première fois que Jara Sofija Ostan (Lucia ndlr) chantait. Nous avons ensuite fait appel à un chef de chœur pour les diriger et leur enseigner. En même temps, Sasha Tabaković qui jouait le rôle du chef de chœur apprenait lui aussi à diriger une chorale. Il est musicien mais pas chef de chœur. Il a donc beaucoup appris grâce à ces répétitions, mais aussi grâce aux jeux d’improvisation que nous faisions. Nous créions ce personnage au fur et à mesure. Les gens qui sont totalement enfermés dans des règles et les suivent à la lettre créent en eux-mêmes une certaine pression qui finit par exploser. Quand on essaie de réprimer sa nature pour rentrer dans ce petit cube, ça finit parfois par craquer. C’est ce qui arrive à ce personnage : un élément vient perturber ses idées, il réagit alors de façon inappropriée.
Il est enseignant, mais c’est aussi un homme qui côtoie des jeunes filles. Va-t’il au-delà des limites ? Existe-t-il du désir quelque part dans la classe ? Cela se produit très vite, j’imagine, quand on laisse les hommes prendre les devants avec les femmes. Ce personnage n’est pas très clair sur sa propre sexualité. C’est pour cela que ce qui arrive à cette chorale le perturbe autant. Cela remue quelque chose au plus profond de lui. Ce comportement humain est tellement intéressant quand on explore en profondeur la psychologie et les motivations sans se limiter au sous-entendus. On comprend qu’il se passe quelque chose qui n’est pas encore très défini. C’est intéressant d’étudier la psychologie de l’être humain, ce que nous faisons et pourquoi nous agissons comme nous le faisons…

Votre film parle d’amitié avec des adolescentes heureuses, mais il aborde aussi la manipulation, le harcèlement et les liens affectifs. Il y a donc une limite à cette joie. Vous montrez deux aspects de la vie pour ces adolescentes. C’est toujours comme cela quand on grandit et dans la vie. Pour Anna Maria et de Lucia, j’ai beaucoup réfléchi à cette notion d’attirance : on est attirés par des choses et par des personnes pas forcément parce qu’on souhaite avoir une relation sexuelle, mais parce qu’il y a quelque chose pour nous à apprendre de ce contact. C’est aussi une forme d’énergie sexuelle. En grandissant, on ne comprend pas vraiment très bien ce que cela veut dire. On croit que ça concerne la sexualité, mais en réalité, ça concerne l’épanouissement personnel. C’est ce que je créais avec ces deux personnages qui sont un peu comme le Yin et le Yang, avec des énergies très opposées.

La nature est très présente dans la bande son, comme un personnage du film à part entière. Le son est extrêmement important pour moi. J’y accorde toujours beaucoup d’intérêt. Dès l’écriture du scénario, j’entends les éléments sonores. Il était essentiel de créer cet univers sonore en parallèle avec la musique pour que tout s’enchaîne avec fluidité. Il y a bien sûr la nature, mais aussi ses images qui surgissent en nous, car c’est là le propre de l’être humain. Le son est parfois encore plus important que l’image, une vibration qui permet aux gens de ressentir quelque chose, même s’ils ne s’en rendent pas compte. Ainsi, sans avoir besoin de tout rationaliser, la musique nous permet de ressentir des émotions.
Les chants polyphoniques sont également très beaux. C’est magnifique tout ce que l’on peut faire avec les voix.

Cette histoire parle d’une jeune fille partagée entre la religion, la vie et la sexualité. Qu’en est-il de cet aspect religieux en Slovénie aujourd’hui? En Slovénie comme dans beaucoup de pays, deux courants existent, l’un très conservateur et l’autre très libéral. Cela dépend de l’endroit où l’on grandit. Je n’ai pas grandi dans un environnement extrêmement conservateur mais plutôt libéral. J’ai malgré tout ressenti ces règles qui sont partout. On vit sous l’influence des dogmes du passé et de l’époque patriarcale. Les règles sont imposées aux femmes depuis des milliers d’années. Peu importe où l’on a grandi, on les ressent au fond de soi. J’ai inscrit l’histoire dans un cadre un peu plus intimiste, pas trop confiné à ce moment particulier. Cela se passe aujourd’hui parce qu’il y a les portables par exemple, mais on a essayé avec l’image de faire que le récit soit intemporel, qu’il puisse avoir lieu dans le passé ou aujourd’hui.

Votre film est le candidat officiel de la Slovénie pour les Oscars. Que ressentez-vous à ce propos ?
Un sentiment plutôt positif, mais la difficulté est que les Oscars gravitent dans un autre univers, dans le monde américain qui est très différent du système européen. Je comprends que dans le système américain le budget consacré à la campagne de promotion joue un rôle très important mais nous n’avons pas d’argent pour cela. Il est cependant très appréciable que la qualité du film soit reconnue.

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Film Fest Gent 2025.