120 battements par minutes de Robin Campillo, l’urgence des malades du sida sous Mitterrand. Vif et déchirant – En salle le 23 aout

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120 battements par minute est un portrait de groupe douloureusement intime et criant de vérité qui a fait l’unanimité de la critique au Festival de Cannes par l’émotion qu’il a suscité, car ce film touche au cœur.  Il a finalement esquivé la Palme pour remporter le Grand Prix du Jury. Ce long-métrage nerveux, à l’écriture rapide, au plus près de ses personnages, épouse l’urgence qu’impose leur situation. Ancien militant d’Act Up, le réalisateur Robin Campillo va au bout de son sujet dans un scénario co-écrit avec Philippe Mangeot, lui-même un ancien président de l’association. Lire la suite

« J’avais envie de tirer les choses vers le haut, vers la complexité, parce que le monde est complexe » Entretien avec Christelle Berthevas scénariste d’Orpheline de Arnaud Des Pallières

Christelle Berthevas à droite, Arnaud Des Pallières et les comédiens Solène Rigot, Sergi Lopez et Adèle Haenel, FIFF Namur 2016 – Photo ©FIFF_FabriceMertens

Orpheline est la seconde collaboration de Christelle Berthevas avec Arnaud Des Pallières après le très réussi Michael Kohlhaas.  La talentueuse scénariste joue ici un rôle prépondérant dans la réalisation du film puisqu’elle est à l’origine de l‘histoire pour laquelle elle a écrit des pans de sa propre biographie. Orpheline a remporté le Bayard d’or du Meilleur Réalisateur au FIFF, et celui de la Meilleure Comédienne pour ses quatres interprètes (Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos, Solène Rigot, Véga Cuzytek). Christelle Berthevas s’était alors prêtée au jeu des questions-réponses en pleine effervescence après la cérémonie et avait accepté de nous en dire un peu plus sur ce film dont le scénario est particulièrement bien structuré et constitue une des spécificités du film. Lire la suite

« Je rêvais d’être capable de donner à un personnage féminin la richesse, la profondeur et la complexité que l’on n’attribue malheureusement que trop souvent aux personnages masculins » Arnaud Des Pallières pour Orpheline

Arnaud Des Pallières au centre, Christelle Berthevas et la jeune Véga Cuzytek accompagnés de Bouli Lanners au FIFF 2016 – Photo ©FIFF_JulienPeeters

Arnaud Des Pallières est sorti grand gagnant du FIFF 2016 avec son film Orpheline, remportant le Bayard d’or du Meilleur Film et ses actrices celui de la Meilleure Comédienne avec ex-aequo : Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos Solène Rigot et Véga Cuzytek. Nous avions rencontré le cinéaste juste après la cérémonie. Lire la suite

Dans Orpheline, Arnaud Des Pallières magnifie Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos, Solène Rigot et Véga Cuzytek, aux prises avec un destin inexorable – En salle le 5 avril

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Quatre tranches de la vie de quatre femmes à des âges différents. La petite fille de la campagne prise dans une tragique partie de cache-cache. Une adolescente au triste foyer familial qui fugue et dérive d’homme en homme.  La jeune fille qui monte à Paris et frôle la catastrophe. Une femme accomplie qui s’apprête à donner la vie et croyait être à l’abri de son passé.  Lire la suite

« La joie est politique » Rencontre avec Adèle Haenel, une jeune femme au cerveau bouillonnant.

                                                                                                                Droits Photo ©FIFF_ArnaudBreemans

Adèle Haenel, 27 ans, deux César à son actif (Meilleure actrice dans un second rôle pour Suzanne de Katell Quillévéré et Meilleure actrice pour Les Combattants de Thomas Cailley) se prête volontiers au jeu de l’entretien malgré un agenda chargé au FIFF, après la présentation hier soir de La fille Inconnue, dernière œuvre des frères Dardenne dont elle assume le rôle principal en incarnant Jenny, jeune médecin.

Grande, élancée, pull et jean bleu, chevelure blonde lâchée, Adèle arrive d’un pas sûr,  s’assoit rapidement, demande un verre d’eau qu’elle avale d’un coup et l’entretien est lancé. Elle vous regarde sérieusement avec ses grands yeux bleus qui ne vous lâchent pas tout en expliquant avec ses mains. On sent chez elle un besoin de s’exprimer, de parler vrai en prenant le temps de trouver les mots justes. Bref, une fille intelligente qui essaie de privilégier le sens dans ce qu’elle fait.

S.L : La culpabilité que ressent Jenny est très présente dans l’histoire. Est-ce l’élément déclencheur du récit selon vous?

A.H. : C’est important mais ça n’est pas l’axe du film, l’important c’est la force qu’il faut pour faire dévier le monde de sa marche normale. L’analyse ne se fait pas en terme de morale. J’ai l’impression que Jenny est quelqu’un qui prend ses responsabilités. Ca n’est peut-être pas de la culpabilité, mais plutôt un réveil. Tout d’un coup, on peut se rendre compte du monde dans lequel on vit. Parfois pas. Quand on s’en rend compte cela produit un choc.

Qu’est-ce qui vous a touché dans le personnage de Jenny ?

Ce qui m’intéresse dans ce personnage c’est son côté « grain de sable ». Jenny est opiniâtre et entêtée. Elle est définie selon cette ligne-là. On m’a demandé pourquoi elle est aussi acharnée. Mais dans la société d’aujourd’hui les gens peuvent disparaître comme s’ils n’avaient jamais existé. Le personnage démontre par son opiniâtreté la violence du monde tel qu’il fonctionne.

Pourriez-vous nous parler de la direction d’acteurs des frères Dardenne ?

Je n’ai jamais très bien compris ce terme. C’est comme si l’on relocalisait le surmoi dans quelqu’un d’autre. Pour moi, la direction d’acteur, c’est le fait de confier à quelqu’un ses limites. On change d’énergie en fonction des gens qu’on a en face. On se positionne face à eux.

Pensez-vous que les nombreuses répétitions provoquent quelque-chose dans votre manière de jouer ? – Lors de la conférence de presse au FIFF, les cinéastes ont exprimé le fait que les répétitions serviraient aux comédiens confirmés à essayer de se libérer de leur technique.

Je ne sais pas si j’ai une technique. C’est possible en effet, on gagne des choses en travaillant mais on en perd aussi, puisqu’on largue les amarres en jouant. On perd une forme de virginité.

Jouez-vous différemment avec les frères Dardenne ?

Oui, je pense, j’ai une certaine forme d’énergie, un peu « combattante » pour caricaturer. Tout le monde peut utiliser cette énergie. Quand je me laisse aller, au bout d’un moment je manque de contraintes. La contrainte fait émerger les choses. Pour le film d’Arnaud Des Pallières c’était aussi le cas (Orpheline, également présenté au FIFF). C’est contraignant sur le moment et cela m’est pénible, car je suis plutôt râleuse. C’est vraiment du travail d’essayer de trouver de nouveaux modes d’expression correspondant à de nouvelles raisons de s’exprimer.

Entre les différents rôles que vous avez joués : pour Madeleine dans les Combattants vous occupez tout l’espace, tandis que l’on sent Jenny hyper concentrée, comme si elle ne se déplaçait qu’en ligne droite, c’est intéressant au niveau du jeu. Le langage du corps cela vous parle ?

Je ne suis pas dans une logique psychologisante des choses et je pense qu’on se trimballe corporellement une histoire. Par exemple, quand je suis heurtée dans ma façon de bouger cela raconte quelque-chose, un rapport au monde. J’ai l’impression que l’histoire se ballade avec nous, dans notre corps. Et dans le cas de Jenny, le fait de faire plus attention aux objets, aux gens, de faire une chose après l’autre, ça parle aussi de la place qu’on laisse aux autres au-delà de tout discours. J’ai essayé de faire en sorte de laisser de la place. Je pense qu’il faut donner à voir par l’histoire et donc par le corps.

Vous êtes jeune, déjà deux César, une carrière assez fulgurante, Vous jouez dans des films qui comptent, comment choisissez- vous les scénarii ?

Je ne saurais pas expliquer pourquoi, ou comment, c’est juste que je le ressens à la lecture. Je crois que c’est lié à la liberté des idées par rapport à leur plasticité. Les idées exercent un jeu mécanique avec le réel et tout le travail consiste à les appliquer au réel alors que ces deux composantes ne sont pas tout à fait en adéquation. C’est cela qu’il faut réussir.

Vous défendez un certain cinéma d’auteur. Vous le qualifieriez : de politique, d’engagé ou de « conscientisé par l’humain » ?

Enragé ! (Elle rit).

Par exemple dans Nocturama de Bertrand Bonello, vous faites une très courte apparition mais c’est un personnage clé qui donne la seule explication du film par rapport à ces jeunes dont les actes sont injustifiés : « Ca devait arriver ». Est-ce que pour vous c’est un choix politique par rapport à l’état du monde ? »

La joie est vraiment au centre. J’adore jouer, cela me rend heureuse. Pour moi la joie est politique et l’invention aussi, tout est lié. Je ne vais pas sauver les pandas car ça n’est pas ma façon de m’engager (Rires). Ma façon de m’engager elle est là. Donc oui, c’est un choix politique. Autant il y a des couples d’idées plastiques qu’il faudrait détruire autant il y en a une qu’il faudrait à mon avis appuyer, c’est le fait que la politique, ça n’est pas chiant. La politique c’est la façon dont on se parle, la façon dont on invente les choses ensemble, la mise en commun, ça peut-être super joli aussi en fait.

Je la remercie d’avoir pris le temps de cet entretien en la félicitant pour ce rôle puisqu’elle porte réellement le film en incarnant la médecin Jenny. Elle me remercie également très poliment et me répond en souriant avec une boutade « j’ai eu peur d’être coupée au montage mais finalement je suis dans le film ! ».

Entretien réalisé par Stéphanie LANNOY, 1er octobre 2016, FIFF.

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Jenny (Adèle Haenel) est une jeune médecin généraliste dévouée à ses patients. Un soir on sonne à son cabinet. Il est tard. Elle n’ouvrira pas. Elle apprendra le lendemain qu’une jeune femme non identifiée est morte. Rongée par la culpabilité, Jenny va enquêter.

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Les frères Dardenne sont devenus les représentants d’un cinéma social européen, au même titre que Ken Loach ou Mike Leigh avec un palmarès impressionnant : Rosetta et L’enfant ont obtenus la Palme d’or au Festival de Cannes, Le Silence de Lorna y a décroché le Prix du scénario, Le gamin au vélo s’y est attribué Le Grand prix et Deux jours, une nuit a reçu le Magritte du meilleur réalisateur ici, en Belgique.

Plus mature que les films précédents, La fille inconnue est une enquête sur fond d’arrière-plan social. Tout en poursuivant leur démarche de cinéma social emprunt de réel, les cinéastes osent remettre en question leurs habitudes. Depuis quelques films ils distribuent leur premier rôle à des actrices confirmées, contrairement aux précédents ou des non professionnels se voyaient confier le rôle-titre comme c’était le cas pour Emilie Dequenne dans Rosetta ce qui lui avait valu d’ailleurs le Prix d’interprétation féminine à Cannes. Après Cécile de France et Marillon Cotillard (nominée à l’oscar pour son rôle dans Deux jours, une nuit), c’est l’éblouissante Adèle Haenel (César de la meilleure actrice pour Les Combattants de Thomas Cailley) qui va porter ce film en incarnant la sérieuse et dévouée Jenny, jeune médecin généraliste coupable de ne pas avoir ouvert la porte à la victime le soir du drame. On grimpe dans l’échelle sociale avec cette première personnalité à avoir fait des études et qui évolue dans un milieu social plus aisé. Le fond social est cependant bien présent dans le scénario. Jenny refuse la reprise d’un cabinet au profit d’un autre en zone moins favorisée. Elle entretient une relation proche avec ses patients qui le lui rendent bien lui offrant café, gaufres… Elle n’hésite pas à appeler la compagnie de gaz pour la facture de l’un de ses patients diabétiques qui ne peut se déplacer et refuse d’abandonner un stagiaire qui renonce à sa carrière suite au drame alors qu’elle le sait fait pour ça. Bref, Jenny est à l’écoute des autres.

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Le point de rupture pour elle c’est son absence de réaction (elle a refusé d’ouvrir la porte) qui est à l’opposé de ses valeurs et en contradiction totale avec le serment d’Hyppocrate qu’elle a prêté en tant que médecin. Son but étant de sauver des vies, pas le contraire. L’émotion va prendre le dessus sur la raison, Jenny va enquêter coûte que coûte refusant de se résigner. Elle est rongée par la culpabilité : la jeune femme à qui elle a refusé d’ouvrir a été tuée et va être enterrée, sans qu’elle ait été identifiée. Cela provoque son acharnement, elle est obnubilée par son enquête, quitte à prendre des risques. Elle s’installe dans le cabinet face au lieu du drame…

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Comme dans les autres films des « Frères », on est en mouvement et on suit de près le personnage dans sa quête. Le langage du corps est comme toujours bien présent et fort accentué par les gestes du travail du médecin avec ses malades, bien étudiés et reproduits dans un souci de réalisme.

Adèle Haenel est éblouissante en médecin généraliste concentrée sur sa tâche et dévouée à ses patients. On apprécie ce personnage qui se sent responsable et coupable (sans aucun misérabilisme). On la suit volontiers dans ses recherches. Après cette longue et intense enquête on aurait aimé un dénouement un peu plus complexe qu’il ne l’est, puisque tout ce qui y amène est extrêmement bien ficelé. Qu’à cela ne tienne le film reste une très belle œuvre plus mature « des frères ».

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