« Prendre conscience » les frères Dardenne pour Le Jeune Ahmed

Jean-Pierre et Luc Dardenne vivent une belle histoire avec le Festival de Cannes. « Les Frères » comme on les appelle en Belgique y présentent leur dernière oeuvre en Compétition Officielle. Le Jeune Ahmed renoue avec un cinéma qui rappelle celui de leurs débuts. Ahmed possède le déterminisme d’une Rosetta, Palme d’Or 1999. L’Enfant sera leur seconde Palme, en 2005. Viendront ensuite le Prix du scénario pour Le Silence de Lorna en 2008, et le Grand Prix, Le gamin au vélo en 2011. Porteurs d’un cinéma social à l’écoute de ses personnages, cette nouvelle œuvre démontre la réflexion constante des cinéastes, leur ancrage dans le monde qui les entoure, et leur souci de rendre leur art utile et nécessaire. Malgré l’heure tardive et les entretiens qui s’enchaînent, les cinéastes démontrent une vraie générosité en prenant le temps de la réflexion.

Stéphanie Lannoy : Comment est né le projet du film ?
Jean-Pierre Dardenne : Quand ces premiers actes de barbarie ont commencé en Europe. Dans ma mémoire ce sont les enfants de l’école juive de Toulouse qui ont été assassinés par Merah après qu’il ait assassiné des soldats qu’il considérait comme des apostats. Et puis il y a eu Charlie. Je n’avais jamais pensé qu’on allait massacrer des journalistes, des dessinateurs au nom d’une religion chez nous, en Europe. Puis il y a eu le Bataclan, l’attentat du musée juif, Maelbeek (station de métro bruxelloise ndlr), l’aéroport. Et ces actes perpétrés en partie par des jeunes qui sont nés et ont vécu ici en Europe. A ce moment-là et pendant toute cette période on s’est demandé ce que l’on pouvait faire avec nos films. Il fallait qu’on essaie de se confronter à ce sujet. Et si on n’y arrivait pas tant pis, mais on devait au moins essayer.

C’est pourtant difficile de transformer une certaine réalité en fiction…
Jean-Pierre Dardenne : C’est pour cela qu’on a décidé assez vite de ce qui allait nous intéresser dans la fiction. Prendre notre personnage en début de film qui est déjà fanatique et essayer de voir comment on pourrait l’amener à s’extirper de ce fanatisme religieux.
Luc : C’est le pari du scénario.

Comment avez-vous commencé à écrire ensemble ce scénario ? Luc : On devait faire attention, car beaucoup d’explications très intéressantes sont données par les sociologues sur ce qui constitue le terrain favorable du fanatisme pour un jeune. Si l’on prend la religion au sérieux, et que l’on veut montrer comment elle a pu capter un gamin entre 12 et 13 ans à ce point, qu’il soit capable de tuer sans conscience du mal, il ne faut pas qu’on donne aux spectateurs des raisons qui lui permette de se dire qu’il a tout compris. Qu’il ne puisse pas se dire par exemple, « c’est parce qu’il est frappé par son père, sa mère ou parce que le grand frère fait ceci, etc ». On a donc essayé de neutraliser tout ce contexte. Ici bien sûr le père est absent. La mère boit raisonnablement, ce qui à ses yeux est impur. L’alcool est interdit, pour lui c’est donc insupportable. La sœur ne s’habille pas comme il faut. Ou d’autres moments, comme lorsque sa mère veut lui dire au revoir, l’embrasser entre les ablutions et la prière. Il refuse, ce que tout musulman accepte normalement. Comme il est fanatisé sa réaction est extrême. On a pensé à tout ce que l’on voulait rendre impur à ses yeux, lui qui désire être pur. Il ne veut pas toucher ci, pas toucher ça. Son corps est dressé pour la pureté si je puis dire, du moins selon son Imam. Pour pouvoir construire les scènes on a ajouté beaucoup d’éléments de ce type au début du film. Il fallait ensuite que ce gamin ait le permis de tuer de son Imam qui est devenu son modèle, sa référence. Et l’Imam lui donne le permis. Même s’il ne le fait pas au bon moment. Jamais il ne va lui faire prendre conscience du mal que signifie le fait de tuer. On souhaitait avancer avec ce personnage jusqu’au moment où il agirait (quelle que soit cette action ndlr). La question s’est ensuite posée de réussir à le sortir de sa situation. On part alors dans une histoire différente qui consiste à essayer de le libérer de cette emprise, à travers différents personnages secondaires, son entourage, familial ou professionnel, au centre fermé etc. On ne s’est pas intéressés à un jeune fanatique comme ça. Un lien existe, bien sûr avec notre filmographie. Dans nos films précédents on a aussi filmé des gens tentés par le meurtre qui s’arrêtaient avant l’acte la plupart du temps. La question de tuer a toujours été une question importante dans ce qu’on essaie de filmer. Ici on était face à un drôle de personnage parce que pour lui, tuer n’a aucun sens moral, « Si c’est pour le bien je le fais ». Puisqu’il n’a pas conscience du mal, pas de culpabilité ni de remords, comment allait-on trouver un personnage qui l’amène à prendre conscience de ce qu’il a fait ? Nous n’y sommes pas parvenus avec des personnages secondaires, alors on a inventé cette fin que vous avez vue.

Comment avez-vous découvert l’acteur principal Idir Ben Addi qui interprète Ahmed ? Jean-Pierre : En faisant un casting. On a reçu beaucoup de photos accompagnées de lettres écrites par les jeunes candidats ou leurs parents. Nous en avons retenu une centaine. On a vu Idir le premier jour. Assez vite on s’est rendu compte qu’on avait affaire à quelqu’un qui avait beaucoup de talent et un certain sens du rythme. Il parvenait à enchaîner deux petites scènes dans des rythmes différents assez facilement. En plus physiquement très bien, un corps d’enfant, quelqu’un qui quitte l’enfance et entre dans l’adolescence, mais encore un visage rond, des mains potelées. Un corps qui change et donc, qu’on ne domine pas bien. On découvre comment on va s’en servir, ça n’est pas encore vraiment au point… En plus, heureux hasard, il avait des lunettes. On sait bien qu’on peut mettre des lunettes à un comédien, mais dans le scénario Ahmed avait des lunettes pour les scènes. Elles lui donnaient un petit côté un peu rond, ingénu. Il peut être différent quand il se ferme, mais son visage reste celui d’un enfant. On a vu les autres candidats et notre intuition première c’est vérifiée. On a revu Idir une seconde fois et ce garçon avait de réelles possibilités, ce n’était pas seulement le coup d’une fois.

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Comment avez-vous sélectionné les autres acteurs ?  Luc : On travaille toujours de la même manière, même si l’on pense à quelqu’un on fait venir plusieurs acteurs. Pour la professeure, on connaissait évidemment Myriem (Akheddiou ndlr) (Entretien), on avait pensé à elle assez vite. On a quand même organisé un casting avec une quinzaine de personnes. L’Imam était plus difficile à cerner et on est content d’avoir vu un acteur (Othmane Moumen ndrl) qui a un côté très séduisant.

Vous êtes-vous beaucoup documentés ? Luc : Oui, et beaucoup sur la religion musulmane en dehors du radicalisme. Apprendre comment on fait les prières, ou comment s’habille l’Imam, avec le petit micro. Dans une mosquée les femmes sont dans une pièce séparée. Un système de baffles existe pour qu’elles entendent la prière, sans qu’elles ne soient dans la salle des hommes derrière l’Imam qui la conduit. On a beaucoup appris. On ne faisait pas un documentaire, mais il fallait quand même que ce soit documenté.

La description du centre fermé et de la ferme sont également très précises…
Luc : On a gardé les lieux tels qu’ils étaient. Il fallait qu’on sache par exemple ce que l’on fait avec les veaux, pourquoi est-ce qu’on les change d’endroit. On a dû se renseigner sur beaucoup de choses. La religion, le centre fermé et la ferme.

Madame Inès organise une réunion de parents en vue de donner des cours d’arabe par le biais de chansons et l’on découvre au sein de cette réunion une vraie fracture entre les parents qui souhaitent que la langue s’apprenne par le Coran à la mosquée, et d’autres à l’école. Cette question était-elle centrale pour vous dans le récit ?  Jean-Pierre : Cela permet à notre Ahmed de s’exprimer au sein de la réunion et d’installer son rapport avec Madame Inès après lui avoir dit qu’il ne voulait pas lui serrer la main. Là il est l’agent de L’Imam, puisque son frère n’arrive pas à remplir le rôle. Mais cette scène raconte aussi que effectivement, l’apprentissage de l’arabe dans le Coran ou pas dans le Coran est un véritable enjeu. Tout le monde n’est pas d’accord et des opinions différentes se manifestent.
Luc : C’est une situation qu’on a connue. Que vous musulmane appreniez à vos enfants à chanter en arabe pourquoi pas. Mais que vous vous instauriez comme référence pour apprendre l’arabe alors qu’on l’apprend normalement à la mosquée en lisant le Coran, là… A la mosquée on ne commence pas tout de suite par apprendre le Coran, on apprend bien sûr d’abord les lettres, mais en référence à une langue sacrée. Celle qui donne accès au prophète, à Dieu, et pas une langue qui donne accès aux objets de consommation.

Parmi les fanatiques, nombreux sont les jeunes qui ne parlent pas l’arabe…
Jean-Pierre : Ce n’est pas parce qu’ils sont ignares qu’ils deviennent fanatiques, d’autres raisons existent. On pense que c’est la séduction, l’Imam a séduit Ahmed. Et on ne dit pas que la religion c’est ça, mais ça peut être ça. Eux pensent à un moment donné qu’ils possèdent la vraie interprétation de la religion. C’est pour ça qu’on a mis le contexte un petit peu à l’arrière-plan et parmi les gens séduits, il y a des lettrés et d’autres qui ne le sont pas. C’est un constat. Les contacts que nous avons eus, les gens que nous avons rencontrés, nos lectures, on se rend compte que le phénomène est multiple. C’est mondial.
Luc : Il faut accepter qu’il y ait du désir chez ces jeunes fanatiques. Ils appartiennent à quelque chose de plus grand qu’eux, qui est aussi le désir de la religion, ou de l’idéologie absolutiste quelle qu’elle soit. Le christianisme a été cela avec l’inquisition, avec les croisades, ou l’antijudaïsme chrétien. C’est un phénomène religieux. Aujourd’hui c’est l’islam radical qui produit cela. Quand l’écrivain allemand Günter Grass, social-démocrate de gauche, qu’on ne peut pas soupçonner quand il écrit d’être un « crypto radical », dit : « J’ai été jeune Waffen-SS à 15 ans, je me suis engagé ». Peut-être contre l’avis de ses parents, je ne sais plus, Il s’est engagé. Pourquoi ? Il dit avoir été séduit. La nation allemande à défendre, en péril, puisque c’était quand même vers la fin. Il voyait tout qui s’écroulait. Malgré cela, il s’engage. Ce n’est pas par opportunisme, par idéal puisque l’Allemagne s’écroulait. Le rêve idéaliste, ils ont le désir de bien faire…

Ca vous obligeait à filmer l’Imam dans un certain rapport de séduction…
Luc
 : « Regarde et puis dis-toi, ton frère va te rejoindre, il va devenir comme toi, toi t’es le meilleur », (l’Imam s’adresse à Ahmed ndlr).

Vous cadrez Ahmed en plan très serré, notamment à la fin.  La caméra est proche de lui qui se trouve dans une position particulière…
Jean-Pierre Pour nous ce moment est comme une seconde naissance, comme s’il s’extirpait de l’enveloppe dans laquelle il a été enfermé, comme s’il sortait de son enchantement. On le suit et même l’univers sonore prend un petit peu moins d’importance parce qu’on est vraiment avec lui.
Luc : Et la caméra tord un peu ça aussi, Elle fait une torsion aussi, il est en oblique et l’objet du meurtre devient l’objet de l’appel, ça s’inverse. C’est ce qu’on a essayé de faire.
Jean-Pierre : Et il nous a semblé que c’était là qu’on devait être. Si on avait filmé cette scène de manière plus large nous n’aurions pas eu la présence que nous désirions.
Luc : Avec une lumière qui accentue sa souffrance, il n’y a pas d’ombre, il n’est pas protégé du soleil, elle est en plein sur lui.

C’est comme ce début de film où l’on découvre brutalement Ahmed qui court dans les escaliers… Luc : Parce qu’il nous échappe. Il passe et on se demande : « Où est-il? Ah, il est là! ». C’est un noyau dur ce fanatisme, ça nous échappe comme le personnage. C’est une manière de le dire en le filmant de cette manière au début du film.

Avez-vous le sentiment que vous parvenez à suivre l’intimité d’un personnage en montrant son aspect conflictuel dans un rapport brut, comme c’était le cas dans vos premiers films ? Jean-Pierre : On est plus proches de ça sans doute, mais on est aussi les personnes les moins bien positionnées pour regarder ce qu’on fait, on est impliqués. On suit un personnage qu’on essaie de saisir et qui nous échappe.  Sans doute y a-t-il plusieurs ressemblances…
Luc : Un peu plus avec Rosetta qui n’a pas de conflit interne. Elle veut un boulot, lui veut…
Jean-Pierre : La pureté.

Il filent droits devant eux…
Luc : iIs sont tous les deux monomaniaques.

Etre sélectionné en Compétition Officielle à Cannes, c’est une pression ?
Luc : Un peu quand même, mais c’est bien aussi ! (rires).
Jean-Pierre : La première pression c’est de savoir si on va être sélectionnés ou pas.
Luc : C’est le premier stress. Mais on est inquiets, on ne pense pas à une troisième palme mais à une bonne projection. Celle de l’après-midi est la plus « cinéma ». Le soir le public est constitué par les invités, puisque la ville de Cannes est très liée au festival. Ils sont polis, si je puis dire. Ils ne vont pas hurler dans la salle pendant le film. Mais à la projection de 16 heures c’est différent. C’est plus violent, parce que ce ne sont que des gens de cinéma, exploitants, critiques ou autres qui représentent le public. Il y a peut-être 500 personnes du public pour 2500 personnes prêtes à crier si le film leur déplaît. J’ai assisté à ça une fois et pour le cinéaste ça n’était pas drôle du tout. Et en même temps il faut l’accepter.

C’est une belle vitrine qui peut avoir son revers…
Luc : Ca passe ou ça casse…
Jean-Pierre C’est comme quand on joue. On gagne, on perd. Alors il ne faut pas jouer, on est sûr de ne jamais perdre ! (rires).

Propos recueillis par Stéphanie Lannoy, Festival de Cannes, mai 2019

Photo de couverture © Christine Plenus